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 La peur du noir

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Hui Ying

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La vie d'avant...
Date de Naissance: 6 mai 1856
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MessageSujet: La peur du noir   Mer 25 Aoû - 1:39

Je ne vois personne dans le couloir. Où sont-ils tous passés ? Je ne sais. Ce pourrait-il qu’ils aient tous disparu ? Impossible. Apparemment, on ne peut s’échapper de ce bateau. Vais-je devoir supporter d’autres êtres humains jusqu’au restant de mes jours ? Pff. Question idiote, réponse idiote. Je ne suis ni morte ni vivante. Mais où avais-je la tête voyons. Mais… ils me font peur. Qu’est-ce que je suis censée faire lorsque je croise l’un d’entre eux ? Faut-il échanger quelques paroles aimables ou bien passer son chemin en silence ? Cela fait si longtemps que je n’ai pas croisé de ces autres. C’en est presque pitoyable de ne plus savoir comment réagir dans telle ou telle situation. Mais bon, pour ma décharge, je n’ai jamais trop frayé avec les autres enfants dans mon village natal. Il faut dire aussi qu’ils étaient la méchanceté à l’état pur. Belzébuth eut pali à la seule mention de leurs noms. Quelles horreurs ai-je dû subir par leur faute ! Oh, je me rappelle de la fois où ils m’ont forcé à manger des limaces. Aujourd’hui encore, j’en garde un profond dégoût. Cette fois-là, j’ai même cru que j’allais m’étouffer avec cette bestiole qui ne voulait pas descendre dans ma gorge, s’agrippant à la vie tel un paresseux endormi en haut de son arbre. Pauvre comparaison pour cette « expérience » sans nom. Toute la nuit d’après, je me suis tournée et retournée, tétanisée à l’idée que la bête allait entreprendre la lente ascension de mon œsophage… Le premier qui me dit que les enfants sont candides et purs, je le mets en pièces. Ne me faites pas rire. Eux, des bambins sans défense ? Mais c’est que ce sont les plus effroyables, les plus machiavéliques et vicieuses créatures au monde. Quand ils vous sourient, ce n’est pas parce que votre tête leur revient, mais parce qu’ils se pourlèchent déjà à la pensée de se repaitre de votre chair… Enfin bon, je devrais oublier ce triste chapitre de mon existence. Tout cela ne me dit pas où tous ces énergumènes sont passés. D’autant plus que le couloir est vraiment sombre… Ils font des économies sur notre dos où quoi ? Rire nerveux et regards un peu inquiets lancés en tous sens… vraiment trop sombre…

Elle parlait désormais à voix haute pour qu’on l’entende, mais de manière trop hésitante et peu assurée. « Ah, je sais, c’est fait exprès : en fait, c’est une blague destinée à me faire peur, et là, d’un coup, l’un d’entre eux va surgir de nulle part pour me surprendre. Ah oui,… c’est ça… Il y a quelqu’un ? Elle serra un peu plus fort la hanse du couteau dans sa main, comme pour se rassurer elle-même au contact de l’objet. C’est vraiment pas très drôle… Ce n’est pas que j’ai peur du noir ou quoi que ce soit d’autres… non non… mais… euh…je n’aime pas qu’on se joue de moi ! Oui, c’est ça, c’est parfaitement ça ! Elle essayait de se convaincre elle-même. Vous voyez donc bien que je ne suis pas du tout effrayée, alors sortez d’où vous êtes maintenant. Le jeu a assez duré. A part elle. Oh, je n’aurai jamais dû m’aventurer par là. Mais quelle sotte, mais quelle sotte ! Ah, sauvée, je vois de la lumière par là. Il faut que je me dépêche. Ah, ça vient du dessous de cette porte… »
Hui Ying poussa tout doucement la porte anxieusement. Qu’allait-elle trouver derrière cette mince paroi ? Serait-ce plus stressant encore que d’être seule dans la pénombre ? « Désolé du dérangement… » Personne dans la bibliothèque. Elle était totalement désertée et on aurait pu entendre une mouche voler. Ainsi, il y avait une bibliothèque sur ce navire. C’était probablement la première fois que Hui Ying y mettait les pieds. Et pourtant, elle avait visité la nef de fonds en comble. La pièce était vaste, comme tout le reste du navire d’ailleurs. L’architecte avait sans doute voulu complaire son égo démesuré en réalisant pareille entreprise. On ne pouvait pas dire que c’était un frêle esquif. Ah, ça non ! En face de la porte, une grande baie vitrée digne des histoires de pirates, et contre, de confortables fauteuils. Des rangées entières de livres couvraient les murs du sol au plafond et un escabeau sur rails s’appuyait sur les rayonnages. Le rêve de Hui Ying. Elle avait toujours trouvé cela très « chic ». Elle aurait pu passer des heures ne serait-ce qu’à admirer les couvertures vieillis et un peu passées de certains recueils. Et l’odeur. Une odeur bien particulière qui collait toujours à la peau de son vieux maître, de son vivant ; une sorte d’odeur rance et d’à la fois délicate. Très subtile. Inénarrable. On se sentait comme bercé par les souvenirs qui affluaient en masse, par cette sorte de plénitude de l’âme. Un lieu tranquille, reposant, où rien ne peut nous arriver. Sans surprises bien sûr, mais calme et accueillant. Pas besoin d’y faire des efforts, personne ne fait attention à vous, pas même les rats et autres rongeurs qui s’y terrent et y jouent à cache-cache. Il n’y a rien d’autre que des rangées et des rangées de livres dont les auteurs ont désiré transmettre leur nom à la postérité, trop imbus d’eux-mêmes qu’ils peuvent être à défier les années, mais aussi sans doute trop malheureux -en un sens trop humain- pour se résigner à n’exister que durant le cours songe que l’on nomme existence. Ces hommes crient leurs malheurs, leurs peines ou même leur amour pour l’humanité grouillante. Ils ont peur, terriblement peur, qu’un jour plus personne ne les écoute et qu’ils tombent dans l’oubli. Aussi, ils écrivent, et ce jusqu’à l’acharnement pour certains. Ils sont enragés. Ils veulent laisser une trace de leur passage sur Terre ; c’est leur échappatoire à eux. Mais bon, tout se vaut en attendant la mort ; chacun cherche à occuper son temps et à oublier un tant soit peu son triste sort.

Hui Ying déposa sans même réfléchir son précieux couteau près de la tablette placée à côté de la porte, comme se débarrassant d’un objet encombrant, puis s’approcha à pas feutrés des rayons, comme hypnotisée. En une seconde, ses frayeurs avaient cessées. Elle était là dans son élément. Elle se remémorait tous les moments passés à dévorer les manuscrits de son bienfaiteur en dégustant une tasse de lapsang souchong. Elle toucha une couverture du bout du doigt et frémit. Exactement comme dans ses souvenirs. Comment avait-elle pu après la mort de son auguste maître délaisser ainsi sa modeste bibliothèque. Elle n’y allait plus que très rarement et y passait en coup de vent si bien que les mites et les souris y festoyaient gaiement en toute impunité et la poussière s’accumulait dangereusement. Au fil des années, elle n’y vint même plus et toute idée du lieu s’effaça dans son esprit. Elle passa sa main sur les livres, puis en saisit un au hasard. Les Vagues de Marie Wolf. C’était le tout dernier livre qu’elle avait commandé en folio poche avant de succomber. Enfin, techniquement parlant. Elle l’aimait ce livre. Certes, il n’était pas très connu et ce n’était pas franchement génial, mais il y avait quelque chose de spécial dans cette œuvre. Elle alla s’asseoir en bas de l’escabeau -sur la dernière marche- et commença sa lecture. Toute son attention se porta en un instant sur les lignes d’imprimerie. C’était comme si tout son être s’enfouissait dans les méandres de l’histoire. Bertrand, Suzanne et les autres lui murmuraient déjà à l’oreille.
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Kurogane

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MessageSujet: Re: La peur du noir   Ven 27 Aoû - 13:55

Boys and girls of every age
Would you like to see something strange ?

This is Halloween – The Nightmare Before Christmas



Assis à l’extrémité de la proue, entre le bois et le vide, Kurogane regardait tranquillement la fumée bleue former des arabesques dans l’air. Il tira une longue bouffée sur sa cigarette, qu’il souffla lentement, las. Ce n’était pas un nouveau jour qui commençait sur la Nef. C’était éternellement le même jour qui se répétait, encore, et encore, inlassablement, éternellement.
Lui qui s’ennuyait déjà à Tokyo, et qui croyait que rien ne pouvait être pire que sa vie là-bas, son arrivée sur ce rafiot perdu au milieu du néant le plus total lui avait prouvé le contraire.
Ne jamais sous estimer sa malchance légendaire.
L’instrument du chaos pulmonaire, au bout de ses doigts, rappela son maître à l’ordre. Il tombait déjà en lambeaux, et se vidait de sa cendre sur le bateau. Poussant un soupir, il écrasa le cadavre sur le bois (peu-importe, ce rafiot était sûrement inaltérable), et sortit son cher zippo, pour en allumer un autre.
De toute façon, il avait beau fumer un paquet par jour, ses poumons de dix-huit ans déjà bien endommagés par le passé n’expireraient jamais. On n’avait même pas le plaisir de se tuer à petit feu, ici.

Depuis son arrivée, Kurogane s’asseyait toujours à cet endroit. Il adorait la proue du bateau. Sans doute un reste des rêves du petit garçon qu’il avait été, et de son fantasme de piraterie. Se placer juste devant ces vagues, même si elles étaient immobiles, sur le point de tomber, même s’il ne pouvait pas tomber, lui donnait un sentiment de liberté.
Il n’avait jamais été libre. Et ce n’était sûrement pas ici qu’il allait l’être.
La Nef était blasante, parfois. Certes, quand il était arrivé pour la première fois, ravi d’être arraché à l’immense Tokyo qu’il détestait, il avait d’abord été submergé par l’excitation, la curiosité ; il s’était empressé de tout voir, tout visiter, comme un gamin qu’on amène pour la première fois à Disneyland, comme Jack et le village de Noël. Mais après un bon tour du propriétaire, après s’être repu du Fou et lassé des tentatives de drague de cette exaspérante pleureuse qui ne pensait qu’à son chat, Kurogane commença presque à en regretter Tokyo. Au-moins, là-bas, il avait un objectif qui le poussait à rester en vie.
Plus que tout, c’était ce temps qui refusait de passer qui l’effrayait le plus.
L’homme, par nature, a peur de mourir ; mais pour certains, la mort peut représenter une délivrance. Le jeune homme ne se donnait pas le droit de mourir avant d’avoir vengé sa famille, mais rien n’était pire, finalement, que de ne pas pouvoir mourir du tout. Parce qu’il n’avait plus aucun moyen de s’arracher lui-même à ses souffrances. Il devenait la victime du destin, une fois de plus. Et il détestait ça.
Lassé de sa propre déprime, comme s’il voulait se donner une impulsion, brusquement, il se leva. Même si, finalement, il n’avait pas de bol d’avoir été arraché à son monde, à ses projets, ses rêves, sa vengeance, ce n’était pas une raison pour s’apitoyer sur son sort et ne rien faire. La Nef débordait de pièces où l’on pouvait se divertir, au moins pour quelques minutes. Autant faire quelque chose.
Le japonais détestait perdre du temps à ne rien faire. Cela l’angoissait. Sûrement un gène hérité de son peuple d’origine.
Ne perdant pas un instant de sa folle journée qui ne s’écoulait pas, Kurogane se mit à parcourir le bateau, clope aux lèvres, dans l’espoir de trouver quelque chose à faire. Comme tous les jours. Si malgré tout on pouvait dire qu’il y avait des jours, ici.

Fredonnant une chanson d’un groupe de métal japonais qu’il n’écouterait probablement plus jamais, il descendit les escaliers menant à l’intérieur de la coque, traversa les quartiers de la pauvre pleureuse qui n’était pas là (sûrement encore en train de chercher, dans un quelconque recoin de ce rafiot, son animal chéri -existait-il vraiment, celui là, d’ailleurs ?-) puis la cabine des naufragés, afin de revenir au centre du navire, en dessous du mât principal, où se trouvaient les nombreuses salles d’activités.
Il traversa un long couloir sombre, pour atterrir finalement dans la salle de combat. Sa pièce préférée. Sans plus attendre, un léger sourire aux lèvres, il éteignit sa cigarette (fumer dans un dojo étant un crime) entra, et ferma la porte derrière lui. Il n’y avait rien de meilleur qu’un peu d’entraînement pour faire passer le temps.
A cet instant, il avait ce paradis pour lui tout seul. Le bonheur.
Chantonnant toujours, il se mit à parcourir la pièce de long en large, inspectant avec soin les différentes armes exposées, de toutes sortes, et de toutes tailles. Comme toujours, il choisit sa favorite : le revolver. Rapide, précis, simple et efficace. Kurogane avait toujours préféré les armes à feu pour ses missions, parce qu’il était impossible de retrouver l’origine de la balle, et qu’en général, une seule suffisait pour tuer un homme. C’était une façon de frapper, pour un assassin, assez jouissive, même si les armes blanches avaient ce charme romanesque que rien n’égalait. Cependant, elles étaient plus encombrantes, moins faciles à utiliser, et surtout, il fallait les laver du sang qui les souillait. Et il n’y avait rien de plus dégradant, pour lui.
Le jeune homme caressa l’arme, comme s’il lui témoignait de l’affection, la chargea soigneusement, rangeant les balles une par une pour ensuite faire claquer l’objet –mélodie divine- et se dirigea vers le stand de tir. Ce qui était bien, au moins, sur ce navire, c’est qu’on disposait d’à peu près tout de ce dont on avait besoin, et si ce n’était pas le cas, il suffisait de chercher dans les objets trouvés qui étaient tombés là par hasard. Fouillant dans un placard, le jeune homme réussit à mettre la main sur un casque, qu’il revêtit, par habitude, pour protéger ses oreilles, même s’il ne pouvait pas se crever les tympans, et saisit son arme, qu’il leva vers la cible. Concentré, il ferma un de ses yeux rouges et appuya d’un coup sec sur la gâchette. La balle transperça la cible en son centre.
Kurogane sourit. Il n’avait toujours pas perdu la main.
Le yakuza regarda son arme avec satisfaction. Ce n’était pas son cher Yami qui lui avait offert Raijin, mais ce revolver n’était pas mauvais. Il y avait tellement de pistolets différents, dans cette pièce, il faut dire, que l’assassin n’avait que l’embarras du choix, chaque fois qu’il venait s’entraîner. Lui qui était pourtant calé sur le sujet, il en avait même découvert quelques uns venant d’autres pays, d’autres mondes, d’autres époques qu’il ne connaissait pas. Il mettrait ce modèle sur la liste de ses favoris.
Changeant toujours de cible, le jeune homme termina le chargeur, et reposa l’arme et le casque. C’était suffisant pour le moment, et puis, il s’était déjà lassé. Il reviendrait peut-être plus tard pour poursuivre, ou faire un peu d’exercice.
Le noiraud s’engouffra dans le grand couloir sombre, et s’appuya sur la porte.
Et maintenant, que faire ?
Lors de sa précédente exploration, il avait trouvé une bibliothèque ; lire un peu au calme ne semblait pas une mauvaise idée. Avec un peu de chance, il mettrait la main sur une œuvre de son cher Shakespeare, en anglais moderne. Il aimait moins se l’avouer, mais peut-être qu’il trouverait, aussi, un bon shônen manga égaré dans les étagères. La pop culture dans laquelle il avait grandi le hantait toujours.

Après quelques minutes de marche dans l’ombre, ce qui n’était pas un problème pour ses yeux d’assassins entraînés, Kurogane poussa la porte de la bibliothèque. Il plissa les paupières, assailli par la lumière du jour qui traversait la baie vitrée. La pièce semblait vide. Pas un bruit.
Il ferma la porte derrière lui, et se dirigea vers une étagère, pour commencer à chercher un livre susceptible de l’intéresser.
Soudain, il s’arrêta. Quelque chose, sur une petite table, à l’entrée, avait vivement attiré son attention. Il s’approcha doucement, comme s’il n’y croyait pas, et se saisit délicatement de l’objet, les yeux écarquillés.
C’était un couteau de chef japonais, comme il en rêvait quand il en était petit (décidément, sa jeunesse le rappelait souvent à l’ordre en ce moment), qui paraissait, de surcroît, assez ancien et précieux. D’après ses connaissances en histoire, il devait dater au moins de l’époque Edo, peut être même avant. Une pièce d’une grande rareté.
Jubilant, il ne put s’empêcher de ricaner, et, aussi excité qu’un gamin qui aurait trouvé un jouet par terre, il dégaina la lame, et la contempla à la lumière.

* Kami-sama, arigatô ! * Pensa-t-il, ému, en regardant le plafond.

Lui qui avait toujours cru que dieu le détestait. C’était peut-être sa façon de se racheter pour tous les malheurs qu’il lui avait faits subir.
Une présence. Kurogane releva la tête. S’il ne l’avait pas sentie, jusqu’à maintenant, c’était qu’elle devait être vraiment discrète. Cachée derrière une grande étagère, une silhouette. La mystérieuse personne s’avança.
Le roi d’halloween tressaillit. Une vague d’animosité s’échappait de cet être.

« Ah, c’est à toi, je suppose… » Soupira-t-il, déçu.

* Kami-sama, tu me le paieras * Pensa-t-il, en fusillant le plafond du regard.

A ces mots, il rengaina le couteau, et le lui tendit. Kurogane était peut-être un mafieux, mais il avait le sens de l’honneur. Voler n’était sûrement pas quelque chose dont on pouvait être fier.
Il en profita pour étudier les traits de l’inconnue. Oh ! Une fille ! Cette journée n’était peut-être pas si mauvaise que ça, finalement. D’après la forme de son visage, et ses yeux bridés qui rappelaient un peu les siens, elle devait être chinoise. Aïe. Mauvais.
Avec l’impérialisme furieux dont avaient fait preuve les japonais à l’égard des chinois pendant si longtemps, il était probable qu’elle le déteste au premier regard. Beaucoup de chinois, et c’était compréhensible, gardaient une forte rancœur envers leurs vieux ennemis. Tout cela contribua à rendre le tokyoïte plus gêné encore.

« Hem… Excuse-moi, je ne savais pas qu’il t’appartenait. » Balbutia-t-il, en détournant le regard. « Mais si tu veux, je peux me racheter. »

A ces mots, il lui adressa un sourire ravageur. Après tout, Kurogane restait Kurogane. Il ne pouvait pas croiser une fille sans lui faire du charme. Surtout que cette petite chinoise était plutôt mignonne. Pourvu qu’elle ne le déteste pas. Cela pourrait devenir intéressant.
Mais, contrairement à ses attentes, elle ne réagit pas. Apparemment, cette fille n’était pas normale. D’habitude, un simple sourire suffisait à les faire glousser. Frustré, il dit simplement :

« Je m’appelle Kurogane, je viens du Japon. Enchanté. »

Ne sachant pas quel était le code de conduite en Chine, et ne voulant pas la brusquer, il ne lui baisa pas la main mais s’inclina, comme il l’aurait fait envers un supérieur.
En tant que yakuza, c’était un honneur qu’il lui faisait là. Et il valait mieux pour elle qu’elle s’en rende compte.

« Tu viens souvent ici ? » Poursuivit-il, d’un ton assez froid, résigné à ne plus rien tenter pour le moment.

A ces mots, il lui tourna le dos, s’approcha d’une étagère, et commença à fouiller.
Décidément, les filles sur ce bateau n’étaient pas très faciles. Enfin. Il y avait toujours le Fou sur lequel il pourrait compter…


Dernière édition par Kurogane le Sam 28 Aoû - 21:11, édité 2 fois
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Hui Ying

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MessageSujet: Re: La peur du noir   Ven 27 Aoû - 17:17

Hui Ying sursauta. Quoi ? Que se passe-t-il ? J’ai cru entendre un bruit. Oh, ce doit être ces fichus rongeurs qui s’amusent encore à se courser entre les rangées de livres. Mais vous n’avez donc aucun respect mes cocos ! Tiens, j’en vois un dans le coin, là, qui me regarde de ses yeux vides. Ses yeux sont humectés de sang. Serait-ce la myxomatose ? Je croyais que ce mal n’avait touché que les lapins de Belle-Ile. C’est curieux. En tout cas, c’est toujours aussi drôle de voir ces pauvres hères errer à l’aveuglette à cause de la décrépitude prématurée de leurs organes oculaires. En général, on les voit pleurer du sang et c’est un petit peu comme si ces bêtes pleuraient de leur condition. Même que parfois on peut les surprendre en train de courir à toute allure pour rattraper leurs congénères gambadant joyeusement et cogner de plein fouet un pied de table, de fauteuil, un coin de l’escabeau, ou que sais-je, toute chose susceptible de frôler leurs yeux infestés par le mal, et s’agiter en tout sens en couinant pour réprimer la souffrance à laquelle ils sont à leurs dépens soumis… mmh, follement divertissant comme spectacle. Hui Ying ricanait toute seule, le sourire jusqu’aux oreilles. Elle se ressaisit soudain. Non, il ne faut pas se moquer d’un plus petit que soi ; ce n’est pas bien… Mais il est vrai que c’est véritablement délicieux… Soupir. Tiens, j’y pense. Est-ce que les rats peuvent mourir ou bien ressuscitent-ils à chaque fois ?

Qu’est-ce que tu regardes ? Tu veux ma photo ? Mais que je suis bête, il n’y voit goutte, et puis de toute manière, je doute que les dieux ait pu lui faire don de la parole. Rires étouffés. Le rat s’approcha péniblement de Hui Ying, l’air menaçant, les crocs ressortits. Mais non, te vexe pas comme ça, c’était pour rire voyons. Ah, qu’est-ce que tu peux être chatouilleux ! Je comprends maintenant pourquoi tu meurs pareillement. Il existe bel et bien un dieu qui veille sur les justes et châtie les damnés. Eh, tu fais partie de cette deuxième catégorie, je te signale. Mais, ne me regarde pas comme ça, ce n’est pas de ma faute. Bon, c’est vrai que si j’en avais le pouvoir, j’aurais sans doute commis ce genre de bassesses, mais ce n’est pas le cas. Tu ne dois t’en prendre qu’à toi-même si tu en es arrivé là. Je suis sûre que tu as commis quelque impiété à Ratland.

Si ça se trouve, tu as engrossé une petite rate qui a dû avorter d’un foie -attention, jeu de mots subtil- ou bien, laisse-moi réfléchir, il y a une rate boiteuse, qui s’appellerait comme ça Gervaise, et que tu aurais épousée et entraînée à ta suite dans la déchéance de la boisson et des dettes. Tu as dû être un vilain rat… Oh, je sais ! En fait, tu es Zeus. Il y a peu, tu as voulu avoir une aventure avec quelque ingénue, et au lieu de te transformer encore une fois en pluie d’or ou en signe, tu as décidé d’innover pour plaire à la belle et tu as choisis comme challenge personnel de te changer en la chose la plus repoussante qui soit, un rat. Seulement, c’était sans compter sur ta chère et tendre, et Athéna t’a envoyé sur la Nef, un lieu rempli de dégénérés cérébraux, sous cette forme que tu ne peux changer impunément pour t’apprendre la vie. Depuis, tu erres sans but et fêtant la vie chez les rats -car tu le sais, tu ne peux échapper à tes penchants naturels- tu as attrapé en guise de syphilis la susdite myxomatose. Rires. Je n’ai qu’un mot pour décrire ta situation, mon ami, mi-nable.

Allez, va-t’en avant que je ne te broie de mes blanches mains si tu t’approches de trop près. Ne t’en fais pas pour moi, je dirai que c’était de la légitime défense. Comme s’il avait compris le rat s’écarta de sa trajectoire et alla se terrer entre deux gros volumes, Les Frères Karamazov et Crime et châtiment, tout en les humectant au passage du liquide écarlate. Dostoïevski devait se retourner dans sa tombe s’il ne faisait pas partie lui aussi de l’équipage de la Nef –tout peut arriver. C’est peut-être de son expression que Munch a tiré son inspiration, qui sait. Hui Ying ne voyait que sa queue dépasser, on aurait dit qu’il boudait. Ah la la, incorrigible. Pensa Hui Ying, un sourire tendre de mère aux lèvres. Un vrai gamin. Comme quoi, y a qu’la vérité qui blesse. Elle ne put réprimer un gloussement. Elle voulut retourner à son bouquin, mais un autre bruit suspect attira son attention. Quoi ENCORE ? Décidément, on ne pouvait pas rester tranquille plus de deux minutes. Elle se leva discrètement pour pouvoir voir ce qui se passait aux alentours sans être vue –assise de là où elle était, elle ne pouvait apercevoir grand-chose. Stupeur et tremblement, un être humain ! Et de surcroît un homme ! Mais que faisait-il donc dans un lieu de CULTURE requérant des CAPACITES CEREBRALES et des EFFORTS INTELLECTUELS ! Mais je croyais pourtant que la quasi-totalité des garçons étaient révulsés et pris de convulsion à la simple idée de plonger leur regard ne serait-ce que deux infimes secondes de leur existence dans un LIVRE. Vous savez, ces blocs de feuilles de papier dont chacune des feuilles est recouverte de petits caractères complexes évoquant des faits, des histoires, des connaissances, et autres choses qui échappent totalement à leur esprit obtus dont la seule préoccupation est ce qui se passe entre deux personnes la nuit dans une chambre sombre tandis que tout le monde dort paisiblement. Hui Ying voulut s’écarter de ce récent évènement, désintéressée qu’elle était par le genre humain, et surtout en comparaison d’une bibliothèque remplie à craquer, mais un détail l’arrêta dans son élan, la faisant frémir d’horreur. Il tenait entre ses mains SON précieux couteau.

Déchirée entre son désir de sauter sur l’inconnu et de lui arracher son bien et sa peur d’être confrontée à un AUTRE, Hui Ying ne savait que faire. Devait-elle lui bondir dessus et le tuer froidement, puis s’enfuir en courant, chose qui lui aurait éviter d’avoir à parler avec quelqu’un, ou bien devait-elle agir suivant le politiquement correct de rigueur dans la société, même s’il est vrai que sur la Nef aucune règle à proprement parler n’exista, et lui demander poliment de le lui rendre. Dans tous les cas, il faudrait affronter l’individu. Ca, c’était certain. Elle s’accroupit et se passa un doigt sur le sourcil gaucher pour se calmer de sa récente émotion, et élaborer un PLAN. Plan qui devait lui éviter tout contact humain trop prolongé de préférence. Ses yeux se rivèrent sur le rat qui venait de changer de position. Que ferais-tu, toi ? Pour toute réponse, elle obtint un éternuement de sa part. Il posa ensuite sa tête touffue à même le sol et il sembla qu’il s’endormit, ses yeux étant demeuré ouvert à cause du mal qui le rongeait. Merci, charmant. Je savais que je pouvais compter sur toi, traître que tu es. Lui fit Hui Ying, amère. Va donc, gros pépère que tu es. Tu ne mérites même pas d’être encore en vie. Elle se tut quelques instants pour se concentrer toute seule, puisqu’elle ne pouvait faire autrement, sur son problème. Cela soit dit en passant, qui pourrait bien attendre de l’aide d’un rat, je vous le demande. Même le dernier des idiots ne s’abaisserait pas à une telle futilité. Hui Ying ne se décidait toujours pas, mais une pensée la traversa, cet inconnu allait peut-être s’esquiver, emportant l’objet convoité. Cette fois, plus question de se poser des dilemmes existentiels tels qu’être ou ne pas être. Là n’était pas le burning issue.

Elle ne fit donc ni une ni deux, et se leva promptement. Elle se posta derrière une grande étagère, prête à fondre sur sa proie. Cible confirmée. Impact dans dix secondes. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle fut devant l’inconnu. Réprimant toute la haine et le mépris qu’elle éprouvait en cet instant, elle ne dit mot, et regarda vivement en direction de l’objet qu’il tenait dans ses mains. A la question de savoir s’il lui appartenait, elle ne répondit même pas, mais rendit son regard un peu plus insistant. Lorsqu’il le lui tendit, elle le lui arracha littéralement des mains. S’il avait montré ne serait-ce que la moindre résistance, je n’aurai pas donné cher de sa vie ; elle l’aurait déchiqueté sauvagement à coups de dents, faisant fi de toutes ses peurs vis-à-vis du genre humain. Enfin satisfaite, elle recouvrit son calme et sourit de toutes ses dents au doux contact du fourreau en bois contre sa peau. Quel bonheur de le retrouver enfin. Tu avais peur sans maman, n’est-ce pas ? Mais ne t’en fais pas, maman est là et elle ne te quittera plus.

Se reprenant enfin, elle riva ses yeux sur l’humain. Ah, vade retro satanas ! Non, voyons Hui Ying, sois gentille. Ce jeune homme t’a rendu ton couteau, il doit être plein de bonnes intentions. Oui, oui, tu ne dois pas t’enfuir en courant comme tu le ferais d’ordinaire, mais au moins esquisser un faible sourire, le remercier poliment, prendre congé, et retourner vaquer à tes occupations, voilà tout. Ce n’est pas plus difficile que ça. Tu ne dois faire transparaître aucune animosité ni aucune frayeur. Sois simplement naturelle, voire neutre si c’est au-dessus de tes moyens. Voilà, comme ça. Décrispe ton visage et regarde-le dans les yeux. N’aie pas peur, il ne te fera aucun mal ni se moquera de toi. Ce n’est qu’un humain comme les autres… Toi, tais-toi, on ne t’a pas sonné. Fit-elle en son for intérieur. Elle était en proie à un conflit intérieur de schizophrénie avancée. S’il est comme les autres, c’est qu’il est… HUMAIN !! Etrange et plus qu’inutile syllogisme qui lui passa par l’esprit. Pendant ce temps, le jeune homme, apparemment japonais à voir sa physionomie typée, ne se doutant pas le moins du monde de la bataille que Hui Ying livrait en elle-même pour savoir comment réagir dans une telle situation, lui posa quelques questions en vain, puis se présenta, et enfin, sans doute dépité face à son mutisme, alla fouiller parmi les étagères à la recherche de quelque livre.

Laissée en plan, Hui Ying sortit tout à coup de sa torpeur et, réalisant avec quelle impolitesse elle avait fait face à l’inconnu, elle rebroussa chemin pour accomplir sa mission. Elle devait le remercier, que diable ! C’est ce qui lui apparut le mieux approprié dans de telles circonstances. De plus, s’il était ici sur la Nef, elle devrait le côtoyer pour l’éternité et il ne s’agissait pas de mal commencer. Elle devait faire un effort pour qu’au moins les gens la respectent. Elle ne leur demandait pas de l’apprécier, mais au moins le minimum vital du respect. Elle voulait conserver coûte que coûte le repos et la sérénité qui avaient caractérisé sa vie d’ermite.

Arrivée en face du jeune homme, encore hésitante et intimidée de parler à quelqu’un de vivant, elle ne dit d’abord rien, puis, inspirant fortement, elle se lança avec peine.

« Euh,… euhm… euh… voilà, euh… je veux dire… euh… merci. Arrivée là, elle ne savait plus trop quoi dire. Elle avait misé tous ses efforts sur ce simple terme, mais n’avait pas réfléchi plus amplement à ce qui allait advenir après. Elle marqua un temps, cherchant à part elle quoi dire ensuite. Soudain, un éclair de génie traversa sa tête et transparut dans son regard. Je m’appelle Hui Ying et je viens de Chine. Et toi, qui es-tu inconnu? D’un air naïf elle s’était enquise de son nom, n’ayant absolument rien écouté de ce que le jeune homme lui avait dit plus tôt. Elle ne se rendait même pas compte de l’insulte qu’elle lui faisait et arborait un sourire aussi engageant et avenant qu’elle pouvait. Sans même attendre une quelconque réponse, elle reprit. Tu as quel âge ? Moi, j’ai 164 ans. Elle souriait de toutes ses dents. Décidément, elle ne savait vraiment pas comment vivre en société et se mettre en valeur. Un âge aussi avancé eut fait fuir n’importe quel nigaud, aussi stupide qu’il puisse être car les hommes pensent toujours avant tout à séduire lorsqu’ils rencontrent une jeune femme et celui-ci ne pouvait pas savoir qu’elle avait gardé pendant 144 ans le même physique qu’à ses vingt ans. Là n’était pas la question d’ailleurs car il pouvait tout aussi bien la prendre pour une agitée du bocal, ses dires différant totalement de la réalité. De toute manière, c’était la seule formule qui lui avait traversé l’esprit et elle n'avait pas ce genre de considérations. Silence. Désormais à court d’idées, elle se détourna de lui sans aucune autre forme de procès et alla se rasseoir à sa place initiale, le couteau bien serré contre son coeur, et reprit le livre qu’elle avait quitté. Ca y est, elle avait accompli le job et pouvait souffler en paix.

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Kurogane

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MessageSujet: Re: La peur du noir   Sam 28 Aoû - 22:36

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Impossible. C’était tout simplement impossible.
Quelqu’un de normalement constitué, et une fille, de surcroît, ne pouvait pas être comme ça. Il n’y avait que deux solutions possibles. Ou cette chinoise était complètement folle, ce qui expliquait la raison de sa présence sur la Nef, vu le genre d’âmes qui y erraient ; ou bien elle se comportait toujours ainsi, et, dans ce cas, c’était lui qui deviendrait probablement fou dans peu de temps.
Pourquoi le fixait-elle ainsi, les yeux vides ? Pourquoi balbutiait-elle comme un enfant qui ne savait pas aligner deux mots, alors qu’elle semblait avoir au moins la vingtaine ? Il n’avait pourtant rien dit de bien méchant.
En tous cas, elle semblait être un vrai cas social. Dire que lorsqu’il s’était adressé à elle, elle s’était trouvée comme paralysée de terreur… On se serait presque crus dans une scène du petit chaperon rouge. Enfin, franchement. Kurogane était un garçon un peu spécial, mais il n’avait rien du grand méchant loup.
Le jeune homme soupira. Encore une personne étrange. Il n’y avait vraiment aucun être un tant soi peu sain d’esprit sur ce rafiot. Il n’y manquait plus que Raijin, et l’asile de fous serait complet.

« T’es franchement bizarre, tu sais. Je n’ai jamais vu une fille comme toi auparavant. » Dit-il, le regard hautain.

Il faut dire qu’entre les petites japonaises timides et mignonnes qu’il avait connues jusque là, et Hui Ying, il y avait en effet un sacré choc des cultures.
Au moins, elle finit par se présenter ; mais pas de façon à rester en vie bien longtemps. Même si elle ne s’en était pas rendu compte, pour Kuro, japonais et mafieux, qui lui avait fait l’honneur de se présenter en y mettant les marques de respect, ce qu’il ne faisait pas pour n’importe qui, l’ignorer comme elle l’avait fait représentait une grande insulte. En dix ans, personne ne lui avait manqué de respect à ce point ; du moins, personne qui ne soit encore en vie. Mais c’était qu’en plus, elle lui souriait, l’effrontée ! Non mais pour qui est-ce qu’elle se prenait, celle là ? Est-ce qu’elle avait une idée de ce qu’elle faisait, en le provoquant ainsi ?
C’était clair. Elle venait de signer son arrêt de mort.
Après l’affront qu’elle venait de lui faire, plus vexé que jamais, le jeune homme jeta à Hui Ying le regard le plus noir qu’il pût lui lancer, et s’écria, furieux :

« Tu te fiches de moi ? Je t’ai déjà dit qui j’étais, non ? »

Soudain, contre toute attente, elle lui annonça son âge. Sa spontanéité prit le pas sur sa rage.
Les yeux écarquillés, stupéfait, le yakuza ne dit plus mot.

* Hein ? Comment ça, cent soixante quatre ans ? *

Il l’inspecta de bas en haut, s’attardant sur son visage, comme s’il cherchait des rides. Puis, fronçant les sourcils, il tâcha de trouver une solution rationnelle à ce non-sens.
S’il la prenait au pied de la lettre, étant donné son apparence jeune, cela confirmait sa première hypothèse : cette fille était complètement folle. Avec le manque de respect envers lui dont elle avait fait preuve, il aurait mieux valu pour elle, en tous cas.

« J’ai… Dix-huit ans… » Déclara-t-il, encore tout retourné.

Mais Kurogane oubliait encore qu’il se trouvait sur la Nef ; cet endroit où le mot impossible n’existait pas, où il n’y avait aucunes limites à la réalité. Il était donc tout à fait plausible qu’elle lui dise la vérité.
Dans ce cas, il voulait bien lui demander la recette de l’élixir de jouvence. Juste par curiosité.
Les bras croisés, il lui lança, sceptique :

« D’accord, je veux bien te croire. Disons que tu as cent soixante quatre ans. Puisque le temps ne passe pas, ici, c’est que tu as atteint cet âge sur terre… J’aimerais bien savoir comment tu as pu accomplir cet exploit. »

Cette histoire lui rappelait beaucoup de choses. De vieilles légendes européennes parlant de chevaliers, un ancien roman à propos d’un jeune sorcier anglais, mais aussi, un vieux shônen manga qu’il aimait beaucoup, autrefois. Une histoire d’alchimistes, dont un petit, blond et très susceptible. Laissant ses souvenirs d’enfance le pénétrer, il poursuivit alors, un large sourire aux lèvres, comme s’il riait de sa propre ironie :

« Ne me dis pas que tu as trouvé la pierre philosophale, ou un truc comme ça, quand même ? »

A ces mots, un silence de mort s’installa dans la pièce. Un ange perdu dut probablement passer par là. Apparemment, lui qui disait ça juste pour se moquer d’elle, il ne faisait pas complètement fausse route.
Interloqué, se décomposant presque sur place, il recula d’un pas, et s’exclama, le regard animé d’une surprise candide :

« Non, sérieux, t’as trouvé la pierre philosophale ? Ca existe vraiment, ce truc ? »

Contrairement à ce qu’il croyait, J.K. Rowling n’avait peut être pas fumé la moquette, finalement.

* Mais alors… Cette fille a vraiment cent soixante quatre ans ? *

Voilà qu’un nouveau problème se posait. Car, si elle disait bien vrai, une certaine règle que son peuple respectait avec ferveur l’empêchait de lui reprocher la moindre petite chose.
Le respect aux aînés. Et, pire encore, aux personnes âgées.
Tout son corps se pétrifia en quelques secondes. Tandis qu’il tentait, courageusement, de lutter contre ses instincts naturels de nippon, la sueur commença à couler de son front.
Non. C’était plus fort que lui. Il ne pouvait pas y déroger.
Il valait mieux mettre directement fin à cette discussion absurde. Et vite.
Mais pourquoi est-ce qu’il était né japonais, bon sang ?
Détournant le regard, il marmonna alors, gêné :

« Désolé de vous avoir dérangée, grand-mère. Reprenez ce que vous faisiez avant que j’arrive. »

Sur ce, il se tourna de nouveau vers les livres, blême, et laissa tomber sa tête contre les reliures pour cacher son expression à la jeune vieille, dépité.
Pourquoi, Kami-sama ? Pourquoi tant de haine ?
Pour une fois qu’il trouvait une asiatique comme lui, il fallait qu’elle ait au moins neuf fois son âge, et soit complètement folle. Encore sa malchance légendaire.
Pourvu qu’elle l’oublie vite, maintenant, et qu’elle ne cherche pas à lui parler. Vouvoyer les autres lui avait toujours donné des boutons ; et, même s’il était yakuza, il ne pouvait pas se permettre de ternir l’image des japonais en étant impoli. Enfin, ça, c’était déjà fait, alors autant ne pas empirer la situation.
Ce n’était pas l’envie qui lui manquait, en tous cas.
Bouillant de rage seul dans son coin, il se mit à chercher un bon Shakespeare pour se calmer les nerfs. Dans cette étagère, parmi les œuvres qu’il connaissait, il ne trouva que Madame Bovary, qu’il avait détesté, et Twilight, un roman américain qui avait eu beaucoup de succès lorsqu’il était petit, qu’il se retint de ne pas brûler avec son zippo. Finalement, il se décida pour un roman japonais, qu’il eût l’agréable surprise de trouver là : Pays de Neige, de Kawabata.
Tachant de dissimuler sa nervosité, il se saisit de l’objet, et fit mine de chercher un chapitre.
Un frisson désagréable lui parcourut l’échine : il sentait à présent le regard du monstre dans son dos.
Déglutissant avec difficulté, il se retourna, juste assez pour constater qu’en effet, elle le regardait, et balbutia, tandis qu’au fond de son esprit, sa conscience lui criait de prendre la fuite tant qu’il en était encore temps :

« Heu… Qu’est-ce qu’il y a ? »


Il réalisa, en voyant de nouveau son effrayant visage, à qui elle lui faisait penser, depuis le début.

* Je sais ! C’est Sadako ! Je savais bien que je n’aurais jamais du regarder Ring avant de m'endormir ! * Pensa-t-il, mort d’angoisse.

A ce moment là, il aurait pu appeler n’importe qui à l’aide. Même Raijin.
Malheureusement pour lui, Raijin n’était pas là. Et à moins qu’un miracle ne survienne, personne ne viendrait le sauver des griffes de cette énergumène aux yeux bridés.
Les paroles d’An Cafe lui revinrent soudain en tête. Lui aussi, il aurait bien voulu s’enfuir.
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Hui Ying

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MessageSujet: Re: La peur du noir   Lun 30 Aoû - 13:37

« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel… »

Mmpf. Premier mouvement de tête. Premier avertissement.

« Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche… »

Mmpf. Deuxième mouvement de tête. Deuxième avertissement.

« Puis vint Jinny. Sa flamme dépassait des cimes des arbres. Elle était pareille au coquelicot fébrile, ardente. Droite, aiguë, nullement impulsive, elle arrivait, prête à tout… »

Ah, j’enrage ! Non, calme-toi Hui Ying, ce n’est rien. Sois magnanime. L’erreur est humaine, comme on dit. Accorde-lui donc une dernière chance. Bon, d’accord. Va pour cette fois.

« Et en moi aussi, la marée monte. La vague se gonfle, elle se recourbe. Une fois de plus, je sens renaître en moi un nouveau désir ; sous moi quelque chose se redresse comme le cheval fier que son cavalier éperonne et retient tour à tour. O toi, ma monture, quel est l’ennemi que nous voyons s’avancer vers nous en ce moment où tu frappes du sabot le pavé des rues ? C’est la Mort. La Mort est notre ennemi. C’est contre la Mort que je chevauche, l’épée au clair et les cheveux flottant au vent comme… »

Quoi ? Qu’est-ce qu’il a à s’agiter comme ça ? Ce malotru n’y connaît rien en poésie des mots et il OSE me gêner dans ma plénitude face à une nourriture spirituelle digne de ce nom. Il n’a pas compris la leçon, j’ai l’impression. Il s’entête. Il va voir ce qu’il va voir. Je vais n’en faire qu’une bouchée. Ma patience a des limites. Cette fois, rien ne va plus et je mise tout sur la quinte de flush !

Hui Ying n’en pouvait plus. Kurogane -apparemment c’était ça- ne pouvait fouiller dans les rayonnages en silence. Elle en aurait fait de la charpie. Je dis au passage que lorsqu’il s’agissait de ses livres chéris, Hui Ying ne se connaissait plus et pouvait facilement s’emporter. Elle fit un incommensurable effort sur elle-même pour ne pas aller le trucider. Pour se calmer, elle imagina ce qu’elle aurait pu lui faire en des temps plus cléments.

D’abord, elle aurait commencé par lui arracher les ongles un à un, puis aurait fait couler de la cire sur les plaies béantes. Ensuite, elle lui aurait arraché les phalanges une à une avec une pince à métaux. Pour continuer sur sa lancée, elle lui aurait agrafé les lèvres… et ainsi de suite jusqu’à ce que mort s’ensuive. Fin de l’exposé.

Elle se retenait, et ce avec tant de force qu’elle en était toute tremblante d’émotion. Ses yeux sortaient de leurs orbites et elle écumait presque. Cela dura quelques minutes, puis elle reprit ses esprits.

Elle posa ses yeux sur le jeune homme. Il était de dos, alors elle ne craignait rien. Elle le voyait pour la première fois. Il avait l’air hautain et imbu de sa petite personne. Elle se demanda si à son âge elle avait été pareille. A cet âge-là, on croit être le centre du monde et c’est aussi cette force qui nous donne le courage d’entreprendre, d’aller de l’avant, en un mot de vivre. Qu’avait-elle ressenti en ce temps éloigné ? Aussi loin qu’elle se souvienne, elle avait toujours été « vieille » dans sa tête. Enfin, c’est comme cela que son entourage qualifiait la chose. Enfant, elle ne riait pas, elle ne jouait pas avec les autres enfants de son âge, elle mangeait avec parcimonie et travaillait dur pour se donner le droit d’être là. En grandissant, elle était allée de désillusions en désillusions, mais, qui sait, peut-être elle aussi s’était-elle cru supérieure aux autres. Mais qu’était-elle donc si ce n’est une simple chinoise parmi tant d’êtres humains sur Terre ? Elle le comprenait en un sens, ce jeune homme. Finalement, qu’est-ce que c’est que vivre si nous ne sommes qu’un infime grain de riz dans un saladier ? Il faut aussi parvenir à se donner ce genre d’illusions pour continuer à vivre. Mais il était si jeune. A dix-huit ans à peine, il avait quitté ce monde comme le blé fauché à maturité. Il n’avait rien vu de la vie, alors qu’elle avait dû supporter le poids des années. Elle les sentait sur ses épaules. Etrangement, elle l’enviait dans son malheur. Malgré le fait qu’il soit plein d’illusions, il croyait être plein de certitudes et cela suffisait à son bonheur, alors que Hui Ying était perdue dans ses tourments. Il possédait encore cette fraîcheur.

Mais qu’est-ce que je raconte enfin ? Le poids des ans, la bonne blague. Je n’ai sans doute pas changé depuis mes vingt ans où je découvris la pierre philosophale. Du reste, on ne change pas au cours de son existence ; à quatre-vingt ans comme à vingt, on reste plein de vérités erronées car ce sont ces mêmes vérités qui nous maintiennent sur pied. Ce jeune homme aurait sans doute été tout aussi hautain et imbu de lui-même à quatre-vingt ans. Mais qui suis-je pour le juger ? Je ne suis rien que la poussière des ans. Et pourtant, je me sens proche de lui. Il y a un je-ne-sais-quoi dans le regard qui nous rapproche. Elle passa une de ses mèches de devant derrière son oreille tout en scrutant Kurogane. Serait-ce de la solitude ? Stupide pensée. Personne ne peut être comparable à ma personne. Pourquoi ? C’est comme ça. Je renferme les tares de l’humanité et c’est sans doute pour cette raison que Dieu m’a obligé à vivre si longtemps. Je suis moi-même bien imbue de ma personne dans mon malheur dis donc. Mais à quoi cela sert-il de déprimer ainsi voyons. Sottises que cela. Je ne fais que me faire des films. Frustrée de ne pas être capable d’être comme les autres, je m’imagine être comme eux. Mais cela ne serait-il pas aussi prétentieux de me considérer comme extérieure à mes congénères ? Oh, au diable.

Mais pourquoi est-ce que je me pose soudain ce genre de questions ? Ah, ce doit être à cause de ce qu’il m’a dit. Je ne m’en suis pas tout de suite rendue compte, mais lorsqu’il m’a appelé grand-mère, un frisson m’a parcouru. Pauvre idiote. Pourquoi es-tu allée lui dire ton âge, toi qui tiens tant toutes ces années en horreur, à attendre le trépas qui ne venait pas? Qu’est-ce que cela t’a apporté de dire cela ? Stupide créature. Maintenant, il va te rabâcher cela jusqu’à la fin des temps, te signifiant bien ta différence. Mais d’ailleurs, peut-être es-tu vraiment différente ? Bien que tu aies gardé la même enveloppe, telle Dorian Gray, ton âme s’est avilie et tu es véritablement devenue vieille, has been. Tu étais seule et tu le seras toujours. Mais pourquoi te fatigues-tu à songer à ce genre de choses ? N’est-ce pas la mort que tu désirais ? Ne voulais-tu pas quitter les vivants, ces êtres qui te terrifient ? Etait-ce une illusion de plus à laquelle ton esprit malade s’est accroché ? Vois comme il te regarde dédaigneusement maintenant. Il te juge. Pour lui comme pour les autres, tu mérites la mort. Ils veulent tous que tu disparaisses.

Non, ne me regardez pas, mais ne m’abandonnez pas. Pourquoi de telles pensées? Je ne le sais pas moi-même. Ne deviens-t-on pas fou sur la Nef ? Mon couteau est là, dans mes mains. Et si j’essayais encore une fois. Il est acéré. Je pense que cela pourrait marcher avec un peu de courage. Zeus me regarde lui aussi de sa tanière. Souris mon beau. Je le vois bien que tu te ries de moi. Si j’enlève le fourreau, la lame m’apparaît, toujours aussi scintillante qu’à cette journée fatidique où je la souillais du sang de ce pauvre maraudeur de ma virginité. Et si je me tranchais la gorge ici et maintenant. Personne n’y verrait d’inconvénients, n’est-ce pas ? Il suffit juste que je pense fort à ne pas réapparaître et ce sera chose faite. Oui, c’est ça. Cela ne peut être autrement. Le couteau est sorti de son étui. Son métal est aussi froid que la glace au contact de ma peau. Je m’entaille légèrement le doigt. Un picotement me dérange à l’endroit de la coupure. Le sang forme une perle, puis s’écoule lentement le long de ma paume. Il scintille lui aussi. C’est si beau. Il exécute une danse indéfinissable. C’est un bout de mon être, c’est mon essence que je vois là sur mon doigt. Comme on dit, l’homme est fait de chair et de sang. Mais ici, le sang fait tout à coup machine arrière et revient à toute voile par là où il était venu. La plaie se referme. Rien ne subsiste de mon entreprise. Je suis donc bon gré mal gré forcée de supporter mes faiblesses pour l’éternité, et ce face aux autres. Je lève mon regard vairon vers Kurogane. Il semble qu’il ne m’ait pas quitté des yeux durant toute la scène. On dirait qu’il tremble. Va-t-il s’enfuir en courant ? Pauvre enfant. Est-cela être vieux, ménager les plus jeunes ? Mais au fond, il n’y a aucune différence entre nous deux mon petit bonhomme, tu sais. Qu’importe les années.

Je me sens mieux ; la vue du sang m’a guérie. Je suis apaisée et je n’ai pas peur d’affronter mes ennemis de longues dates, les homos sapiens. D’où me vient cette force ? Je crains que cela ne dure qu’un temps, mais bon. Tu m’as demandé plus tôt ce qu’il y avait ? Mais rien du tout. Tu crois que je suis folle. Si si, je le devine à ton regard apeuré. N’aie crainte, ce n’est pas totalement le cas.

Je dépose mon livre dans les étagères. De toute manière, il ne me restait plus que quelques lignes à lire et je le connais déjà par cœur. Je donne une caresse à Zeus qui n’ose bouger -peut-être dort-il au fond- me relève, fais claquer le couteau dans son fourreau, remets une de mes mèches de devant derrière mon oreille, et essuie les pans de mes défroques. Mon profond regard sonde une nouvelle fois le tien. Bien, rien n’a bougé. Tu es comme les autres en fait, ce que tu ne comprends pas ou ne connaît pas -cela revient parfois au même- tu en as peur. Mon pauvre petit garçon. Tu t’arrêtes aux images et aux préceptes que l’on t’a enseigné dans ton pays, mais la vie n’est pas comme cela. Tu n’oses pas agir de ton propre chef et tu préfères t’emmurer dans tes certitudes. Je comprends mieux maintenant. Etre jeune, c’est cela ; c’est s’emmurer dans des certitudes et se croire au-dessus des autres par peur de la mort et de l’inconnu, de ses échecs et de ses impotences. Etre vieux, c’est être désabusé ; savoir que le trépas est proche et que l’on a accompli tout ce qui nous était permis sur Terre d’accomplir. Mais moi, je ne suis ni l’un ni l’autre ; je n’ai pas su quel rôle endosser et j’ai préféré la fuite, préférant la mort plutôt que le choix. Je ne me suis pas résignée à la mort, mais ce n’est pas non plus comme si j’en espérais encore quelque chose. Il est vrai que c’est un choix en soi, mais bon. En fait, toi aussi tu es bien solitaire et tout hautain que tu es, tu réalises soudain que ton petit monde n’est peut-être pas si solide que ça. Je te laisse à ta peine donc.

Hui Ying marcha lentement dans sa direction tout en continuant de le fixer, non pas sévèrement, mais avec intensité, comme essayant de lui transmettre tout cela par la pensée. Pas par méchanceté, mais simplement comme cela. Voilà tout. A son niveau, elle posa sa main sur son épaule et s’y appuya pour atteindre l’oreille du garçon. Par rapport à lui, elle n’était pas bien grande. Normal, même face à un japonais. Elle n’avait jamais espéré plus d’ailleurs. Juste une constatation. Tout le monde la dépassait sur la Nef, voilà tout. En un murmure, elle lui répondit à sa question.

« Rien, il ne m’arrive absolument rien. »

Elle se détacha de lui aussi promptement que lorsqu’elle s’y était amarrée tout en lui passant la main dans les cheveux. Elle continua sa route vers la porte. En passant, elle attrapa négligemment un volume au hasard dans les rayonnages. Le fusil de chasse, de Yasushi Inoué. Cela correspondait parfaitement à son humeur. Elle aimait bien le style presque mélancolique de ce Japonais. Enfin, peut-être n’était-ce aussi qu’un des innombrables mirages créés par son esprit pour occuper son éternité. Peu importe.

Devant la porte, la main sur la poignée, elle s’arrêta brusquement dans son élan, reprenant ses esprits. Oui, elle l’avait pressenti et cela arrivait bien. Tout son courage s’évapora en volutes de fumée dans les airs. Mais, que venait-elle de faire ? Quelle mouche l’avait piqué ? Qu’allait-il penser ? Allait-il croire qu’elle était dérangée ? Bon, ce n’était peut-être pas totalement faux, c’est vrai, mais quand même ! Il ne fallait pas qu’il se fasse de fausse idée sur son compte. C’était la première personne qu’elle approchait d’aussi près depuis son arrivée. Elle regarda son doigt. Etait-ce l’effet bienfaisant de la vue du sang qui l’avait calmée aussitôt de toutes ses peurs et rendue aussi téméraire? Et en plus elle avait osé s’approcher ainsi de Kurogane ! Il la détesterait pour toujours et lui pourrirait l’éternité. Vraiment stupide. Pourquoi avait-elle dit cela ? Ah ! Quelle effrontée ! Quelle sotte ! Elle ne méritait pas que sa mère ait daigné la mettre au monde. Pardon Maman ! Désespérée, elle ouvrit toute grande la porte et s’élança dans le sombre couloir. Elle DEVAIT se terrer dans un coin et éviter de sortir jusqu’à ce que la tempête se fût calmée. Il fallait de toute urgence qu’elle se fasse oublier. Plusieurs fois, elle manqua de tomber par terre, mais on aurait dit l’ouragan Katrina ; rien ni personne ne pouvait l’arrêter. Quelques mètres plus loin, elle se figea d’effroi.

Qu’allait-il penser si elle s’enfuyait maintenant ? Peut-être valait-il mieux qu’elle aille s’excuser dans l’instant ? Si elle le faisait tout de suite, l’affaire rejoindrait les oubliettes et ils pourraient recommencer leur relation sur de nouvelles bases. Oui, elle devrait plutôt agir de la sorte. Elle irait se camper en face de lui, lui tendrait la main et se représenterait en bonne et due forme. Oui, pas d’erreur possible. C’était la chose à faire. Elle rebroussa chemin en toute hâte. Il ne fallait surtout pas qu’il ait quitté la bibliothèque. Elle n’y voyait goutte et avançait en tâtonnant dans le noir. Quelles frayeurs, mon dieu ! Faites qu’il soit encore là et que je ne fasse pas une crise cardiaque avant de parvenir à mon but. Par deux fois elle manqua de s’affaler de tout son long, mais elle tenait bon. J’y arriverai, je vaincrai. Cette idée la supportait dans son projet.

Tant bien que mal, elle parvint jusqu’à la porte du susdit lieu. Elle l’ouvrit d’un coup sec et, sur le pas de la porte, plissa les yeux pour éplucher les lieux tout en reprenant sa respiration. Son front perlait de sueur d’être trop restée dans l’opacité du noir. Elle ne le voyait nulle part. Mais où pouvait-il donc être ? Sans perdre espoir, elle continua son examen. C’est dans ces moments-là qu’elle pestait contre l’immensité des bibliothèques « publiques ». A quoi bon ces longues allées entre les rayonnages, alors qu’on aurait pu tout compacter dans une seule pièce de taille moyenne. Ou bien tout informatiser, pourquoi pas. Un éclair d’illumination passa dans son regard. Là.

Contre toute attente, il s’était assis à même le sol dans un coin éloigné et avait entrepris de lire Les Vagues. Elle s’approcha de lui timidement. Elle n’osait trop rien dire. Il leva les yeux sur elle, étonné de la voir revenir à la charge. Elle détourna le regard, gênée. Oh, my god ! C’était peut-être une mauvaise idée d’être revenue sur ses pas de la sorte. Surtout après le coup d’éclat de tout à l’heure. Bon, tant pis, puisqu’elle était là. En plus, il n’avait pas l’air de vouloir prendre ses jambes à son cou cette fois-ci. Que va-t-il penser de moi, cette fois ? Va-t-il croire que je suis une folle doublée d’un gros pot de colle ? Elle essaya d’adopter un ton désintéressé, mais sa voix tremblait toujours.

« Euh, ce n’est pas que ça m’intéresse, mais tu lis mon livre, là, n’est-ce pas ? Il est vraiment pas mal… enfin selon ma piètre opinion. Coup d’œil furtif lancé à Kurogane. Apparemment pas de réaction. Elle se mit tout à coup à quatre pattes par terre, le front baissé, dans une attitude implorante. Pardon pour tout à l’heure. Se relevant, elle passa une mèche de devant derrière son oreille et lui tendit la main, un sourire se voulant engageant aux coins des lèvres. Ravie de faire ta connaissance, je m’appelle Hui Ying et j’étais alchimiste avant. Elle arbora un sourire innocent, bien que quelque peu crispé, et se passa la main derrière la tête. Je ne suis ici parmi vous que depuis peu, alors sois indulgent. Que d’efforts déployés, elle n’en revenait pas elle-même. Un tel forfait, elle n’en aurait jamais été capable avant. L’effet bienfaisant du sang ? Probablement. En tout cas, elle devait pour le moment se faire pardonner, et ce coûte que coûte. Elle ne pouvait pas tous les fuir éternellement. Elle pleurait intérieurement. Maître, vous seriez fier de moi !
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MessageSujet: Re: La peur du noir   Jeu 2 Sep - 1:54

Accroché à son roman japonais comme si sa vie en dépendait, Kurogane épiait les diverses émotions passant sur le visage de Sadako. La pression l’accablait tant qu’il n’osait même pas sortir son zippo pour le faire claquer, comme il le faisait toujours lorsqu’il était angoissé.
Cette fille semblait vraiment lunatique. Ou alors, complètement dénuée de la moindre petite trace de confiance en elle, et sûrement sujette à des conflits intérieurs interminables expliquant ses longs silences, et les diverses couleurs que prenait sa peau en quelques minutes seulement.
Kuro déglutit difficilement. Ce constat n’était pas très rassurant. Au contraire ; moins elle s’assumait, et, finalement, plus elle était dangereuse.
Si jamais elle faisait une autre bêtise, elle risquait de s’accrocher à lui pour le restant de l’éternité, implorant son pardon. Il l’imaginait déjà, agrippée à sa cheville, traînant sur le sol tandis qu’il marchait telle une serpillière, balbutiant des excuses jusqu’à l’épuisement. Et ce n’était pas ainsi que l’adolescent comptait passer le reste de son temps dans cet enfer, si jamais il avait l’espoir de s’en échapper un jour. Cela n’étant pas très sûr, il valait mieux prendre ses précautions.
Le mieux était sûrement de s’enfuir, ou bien qu’elle s’en aille.
Il jeta un coup d’œil furtif autour de lui. Mince ; la seule issue, dans cette pièce, était bien cette satanée porte derrière ce stalker vivant. Et il ne pouvait pas se permettre de perdre la face, en prenant ses jambes à son cou.
Mais qu’est-ce qui lui prenait, à la fin ? Il avait rencontré bien pire, au cours de sa vie ! Comment avait-il pu, lui, le mafieux, fréquenter des gens cent fois plus excentriques, fous, violents et dangereux qu’elle, et trembler comme un petit chaton devant ce monstre d’un mètre cinquante ? Non, c’était trop ridicule.
Kurogane se frappa le front, exaspéré par sa propre candeur. Même Raijin aurait honte de lui, à ce niveau là.
Le jeune homme ferma les yeux, prit une grande inspiration, et releva son regard vers son adversaire. Hors de question qu’il perdre cette bataille face à elle. Oui, cette bataille. Maintenant, il avait pris le fait de la supporter comme un défi ; et, toute âme connaissant un peu le japonais savait qu’il pouvait faire preuve d’un courage et d’une persévérance étonnantes lorsque sa fierté était en jeu.
On verrait bien qui se tirerait de là en premier.
Il lui lança un regard hautain, et remarqua qu’elle tremblait à présent. Bon. Elle commençait à comprendre qui était le chef, ici.

Soudain, le prenant complètement au dépourvu, Hui Ying, qui tremblait encore il y avait quelques instants, sembla elle aussi reprendre du poil de la bête. Elle s’approcha. Kami-sama ! Elle avait osé le toucher ! Son épaule allait-elle se dissoudre sous la pression des doigts de cet être maléfique ? Un frisson de dégoût lui traversa l’échine. Voilà qu’elle touchait à ses cheveux et surtout, à son visage ! Il faudrait qu’il pense à se laver la figure trois fois avec de l’eau bénite, dès qu’il serait sorti de cette fichue bibliothèque.
Mais c’était qu’en plus, comme si cela ne suffisait pas, ses paroles et son ton étaient effrayants. A ce niveau là, elle faisait presque concurrence à Raijin.
Maintenant qu’il y pensait, c’était ça. Voilà pourquoi elle stimulait autant d’angoisse chez lui. Cette fille lui rappelait Raijin, pour son côté totalement imprévisible et son insanité pure.
Mais pourquoi fallait-il que ce soit toujours ce genre de personnes qui lui tombent dessus ? Pourquoi est-ce qu’on ne lui avait pas envoyé une mignonne petite idol en jupette ultracourte, un politicien corrompu, ou un philosophe de l’antiquité ? Pourquoi ?
Il regarda, pétrifié, la jeune vieille tourner les talons, s’arrêter devant la porte, et puis sortir en trombe. Lui qui était au bord de la crise cardiaque, Kurogane poussa un long soupir de soulagement.
Sauvé. Du moins, pour l’instant, si jamais elle se décidait à revenir à la charge plus tard. Enfin, au moins, il en était débarrassé le temps de se calmer un peu.
L’adolescent laissa son dos tomber contre l’étagère, et ferma les yeux. Que c’était bon, le silence, parfois.
Lorsqu’il eut retrouvé ses esprits, Kuro se tourna de nouveau vers les livres, ce pourquoi il était tout de même venu, à la base. Certes, il avait probablement l’éternité devant lui, mais ce n’était pas une raison pour traîner. Ce n’était pas du tout japonais, ça, après tout.
Plus détendu, il rangea soigneusement Pays de Neige à sa place, qu’il avait renoncé à lire une une fois de plus, et se remit à étudier les tranches des livres, couvertes de titres en toutes langues, exposées devant ses yeux. Frustré par cette étagère qui ne contenait aucun livre valable selon lui, il se dirigea vers l’étagère suivante, pour poursuivre ses recherches. Celle où Hui Ying avait rangé le livre qu’elle lisait encore, il y avait quelques instants.

* Ce serait peut-être bien d’essayer quelque chose de nouveau. Et puis, elle avait l’air de le lire avec beaucoup d’attention. Il est peut être intéressant. *

D’abord hésitant, il prit son courage à deux mains, et osa attraper le livre. Il l’ouvrit. De l’anglais. Parfait.
Sans perdre un instant, il se dirigea vers un coin un peu plus éloigné de la pièce, afin d’être tranquille au cas où une nouvelle âme ne rentre. Il s’assit par terre, en tailleur, le dos appuyé contre une étagère, et commença à lire. Sans qu’il ne s’en rende compte, un léger sourire se dessina sur son visage. Le style de l’auteur était très agréable ; à la fois poétique et entraînant. Pas mal pour un livre qui lui semblait plutôt sentimental et psychologique.
L’arrachant à son voyage imaginaire, Hui Ying entra de nouveau dans la pièce. Evidemment. Avec sa malchance légendaire, il était évident qu’elle reviendrait peu après.
Enfin. Elle ne semblait pas très réjouie, et même plutôt gênée. Sûrement venue faire des excuses. Voilà que ça commençait déjà. Kurogane leva les yeux au ciel. Pourvu qu’elle ne fasse pas la lourde, et n’insiste pas pendant des heures.
Mais bon. Si elle était venue s’excuser, c’était qu’elle cherchait à se racheter. Cette fille, bien qu’au premier abord excentrique, valait peut-être la peine qu’on s’intéresse à elle. Après tout, Kuro était lui même assez spécial.
Le jeune homme laissa tomber son livre sur ses cuisses, et releva son regard écarlate vers la chinoise. D’accord, il allait lui donner sa chance. Mais elle avait intérêt à ne pas la gâcher.
Sa patience avait des limites : beaucoup de gens, à Tokyo, avaient pu s’en rendre compte, avant de se prendre un coup de poing en pleine figure, ou une balle dans la tête.
Essayons d’être un peu pacifiste pour une fois, se dit-il. S’il y a bien une chose que l’on apprend en lisant, c’est à écouter les autres, comme on écoute mentalement, en déchiffrant les lettres, l’auteur nous conter une histoire.
Ah, apparemment, elle avait choisi la stratégie du changement de sujet habile, avant de lui dire ce pourquoi elle était revenue, sûrement dans l’espoir d’apaiser sa colère. De toute façon, Kuro n’était plus énervé contre elle, à présent. Juste un peu exaspéré.
Il ne répondit pas, mais hocha simplement la tête, comme pour lui montrer qu’il ne lui en voulait pas, mais qu’il ne fallait pas non plus qu’elle se détende avec lui. Il lui en voulait toujours pour le manque de respect dont elle avait fait preuve à son égard.
A ce moment précis vinrent les excuses tant attendues. Satisfait, mais pas fou de joie pour autant, avec une moue digne d’un enfant qui boudait, il grommela un « Ce n’est rien », avant de replonger le nez dans son livre.
La main qu’elle tendit devant son visage attira de nouveau son attention.
Kurogane releva ses yeux rouges vers son aînée. Elle était très bizarre, mais au moins, elle avait un joli sourire. Et puis, elle ne semblait pas méchante.
Lorsqu’elle se présenta enfin, Kuro inclina brièvement sa tête, pour lui retourner sa politesse, et, comme précédemment, il reprit sa lecture.

« Je suis arrivé après vous, je pense. » Fit-il remarquer, d’un ton plat, en réponse à ses paroles maladroites.

Maintenant qu’il savait son âge réel, malgré son apparence jeune, il ne pourrait plus jamais la tutoyer. Après quelques instants de mutisme, il se décida finalement à ajouter, et tapotant le sol près de lui :

« Qu’est-ce que vous faites? Ne restez pas debout. Venez vous asseoir. Je ne vais pas vous manger. »

* Les vieilles ne m’intéressent pas, de toute façon * Pensa-t-il, blasé.

Mais ce n’était tout de même pas pour cette simple raison qu’il ne lui adresserait plus la parole. Après tout, si elle était si âgée, elle avait dû vivre énormément de choses, au cours de son existence. Cette ancêtre était peut-être intéressante. Surtout qu’elle était alchimiste, et qu’elle avait trouvé la pierre philosophale ! (enfin, elle ne lui avait pas répondu à ce sujet, mais il s’en était convaincu). Pour lui qui avait été bercé toute son enfance dans les contes et toute son adolescence dans les mangas, elle avait suscité, par ce simple mot, tout son intérêt.
Une lueur de curiosité enfantine s’allumant de nouveau dans son regard, il demanda, le sourire aux lèvres :

« Dites-moi... Comment c’est, le métier d’alchimiste ? Vous avez réussi à changer le plomb en or ? Où est-ce que vous avez trouvé la pierre philosophale ? »

L'adolescent semblait être resté un grand enfant, au fond, parfois. On ne pouvait pas dire qu'il avait vraiment eu d'enfance, en même temps.
Il ajouta, en baissant les yeux sur son bras droit tatoué, l’air songeur :

« Vous faisiez un beau métier… Moi, j’étais tueur à gages, dans la mafia japonaise. J’étais censé devenir parrain, en succédant à mon père adoptif. »

Il n’ajouta rien.
Mais pourquoi est-ce qu’il lui racontait sa vie, soudainement ? Qu’est-ce qu’elle en avait à faire, elle, l’ancêtre, qui avait dû vivre et faire tellement de choses beaucoup plus intéressantes que lui ?
Le regard perdu dans le vide, Kurogane repensa à sa vie à Tokyo. Il avait été une vraie ordure, parmi les humains. Mais il n’avait pas choisi sa vie. Il était né mafieux, et n’avait eu d’autre choix que de suivre cette voie. Peut-être aurait-il tourné autrement s’il avait vécu ailleurs, dans un autre pays, un autre temps, un autre milieu.
Il y songeait, maintenant ; peut-être que cette Nef était l’Enfer, ou le purgatoire, en réalité. Peut-être qu’il était là pour expier ses innombrables fautes, et ensuite espérer gagner le repos éternel…
Dire qu’il n’était même pas mort, avant d’arriver ici. Dire que, ce matin là, s’il n’avait pas été arraché à son lit, il aurait pu ouvrir les yeux et commencer une journée normale. A la place, il s’était réveillé sur cet insupportable rafiot.
Il aurait également pu être, en ce moment même, dans un rêve, ou dans le coma. Peut-être sur le point de se réveiller d’un instant à l’autre, à Tokyo.
Non. Impossible. Kurogane y avait déjà maintes fois songé ; mais il avait vite compris, et s’était fait à l’idée, qu’il ne pourrait probablement jamais s’échapper de cette prison flottante. A cet instant, une citation de Shakespeare lui revint à l'esprit: " Rien n'est bon, rien n'est mauvais. C'est notre pensée qui crée le bonheur ou le malheur. "
Il avait peut être raison. Lui qui était si pessimiste de nature, il était en effet très probable qu'il se désole un peu trop sur son propre sort. Cette pensée l'aida à s'arracher à sa déprime. S'il était parti pour l'éternité, autant essayer de la rendre plus supportable, en étant plus positif. Dans la mesure du possible.
Conscient qu’il avait lui même laissé planer un silence trop long et trop pesant, il détourna de nouveau son regard vers Hui Ying, sans rien dire.
Dans ses surprenants yeux vairons, il pouvait lire la solitude. La même qu’il avait vécue. Il lui tardait déjà d’en savoir un peu plus sur elle. Peut-être la chinoise et le japonais n’étaient-ils pas si différents, finalement.


Dernière édition par Kurogane le Ven 17 Sep - 13:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: La peur du noir   Ven 10 Sep - 15:16

Lentement, posément, elle s’assit à ses côtés. Elle jaugea la distance qui les séparait du regard. Pas trop près, mais pas trop éloignée. Ca va, je ne risque rien. Elle blottit ses genoux l’un contre l’autre et posa ses mains par-dessus tout en prenant soin de presser son cher couteau tout contre sa paume au cas-où. On ne sait jamais ce qui peut nous arriver et un accident est si vite arrivé. Ne mets pas tes mains contre la porte, tu risques de te faire pincer très fort…

Elle était gênée et le sentait méfiant à son égard. Elle se mordit fort le pouce laissé libre sur ses genoux pour que la douleur surmonte son sentiment d’angoisse. Elle devait être forte. Un temps passa, et elle relâcha son doigt meurtri. Elle jeta un coup d’œil à la dérobée à Kurogane. Elle n’osait trop rien dire, s’étant emportée dans son élan sans avoir pris le temps de réfléchir au préalable sur la question de la conversation à venir. Il ne lui en voulait pas, c’était toujours ça de gagné. Au moins, elle ne se serait pas fait un ennemi dès sa première confrontation avec un individu du genre humain. Finalement, c’est lui qui se jeta à l’eau le premier.

« Dites-moi... Comment c’est, le métier d’alchimiste ? Vous avez réussi à changer le plomb en or ? Où est-ce que vous avez trouvé la pierre philosophale ? »

Elle le regarda, tétanisée. Que répondre à cela ? Les années avaient passées depuis la découverte qui avait changé sa vie. Pouvait-elle réellement se qualifier d’alchimiste ? Ca faisait un peu prétentieux comme terme. Elle aurait peut-être dû lui dire qu’elle avait été technicienne de surface ou même femme de petite vertu. Il n’aurait rien trouvé à rajouter à cela, à moins qu’il ne soit un pervers en puissance ou un maniaque de l’hygiène en mal du pays, ce qui pouvait malheureusement être probable… Sur la Nef, tout est possible. Elle le toisa un instant. Dans ses yeux brillaient l’innocence de l’enfance. Un peu comme un joyeux bambin tout heureux d’avoir été emmené au zoo pour la première fois, et qui admire béatement les différents spécimens qui lui étaient jusqu’alors inconnus. Oui, voilà, c’est ça. Une bête de cirque, voilà ce qu’elle était en ce moment même. Elle eut un pincement au cœur. Jamais elle ne pourrait être considérée en tant que personne normale. Se ressaisissant soudain. Arrête, c’est stupide Hui Ying. Stop. Pas de mélodrame. Elle le regarda de nouveau et soupira. Un grand enfant. Ce n’était pas dix-huit ans qu’il avait, mais cinq. Enfin bon, son impromptue intervention l’avait quelque peu mise à l’aise malgré le fait qu’il la visse comme une « ancêtre ». Elle ? Une ancêtre ? Elle n’avait aucune prétention de ce genre. Elle était aussi peu assurée et naïve qu’à ses vingt ans, ni plus ni moins. La sagesse des ans ? De la rigolade, rien de plus. Du reste, on reste toujours égal à soi-même tout au long de sa vie. Il reprit.

« Vous faisiez un beau métier… Moi, j’étais tueur à gages, dans la mafia japonaise. J’étais censé devenir parrain, en succédant à mon père adoptif. »

Il avait dit cela, les yeux dans le vide droits devant lui, comme s’il avait regretté quelque chose. Enfin, ça lui fit cette impression. Elle l’observa en silence, protégée par les mèches de cheveux encadrant le visage du jeune homme qui l’empêchaient de voir sur le côté -comme des œillères. Subtile comparaison si l’on en juge de par le caractère, dirons-nous, buté ou plutôt obtus du garçon. Il lui sembla bien fragile ce grand gaillard. Il devait bien peser dix fois son poids, passez-moi l’expression, mais il était tel l’épi de blé battu par les vents. Elle sourit en elle-même.

« Tu sais, je crois que tu te fais de fausses idées sur mon compte. D’une, je n’ai jamais changé le plomb en or, et de deux, cette supputation n’est qu’un fantasme de paysan. On ne peut pas faire de telles choses à moins d’être Dieu lui-même. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai étudié dur, très dur, l’alchimie et que mon vieux maître m’a enseigné tout ce qu’il savait. Dès qu’il m’a recueilli, j’ai su qu’il était gravement malade et qu’il pouvait mourir d’un instant à l’autre. Il souffrait beaucoup, mais ne se plaignait jamais. Quelle idée enfin ! J’aurai mille fois préférer l’entendre crier et trépigner plutôt que de devoir supporter ces longs silences pesants, signes de ses souffrances intenables. Tu vas rire, mais il ne m’a pas semblé malheureux ou fuyant la réalité pour autant. Il avait accepté sa fin. Comme ça. Simplement. Il profitait juste du temps qui lui restait à vivre sans se poser davantage de question. En fait, c’est moi qui ne supportais pas l’idée qu’il puisse mourir. Ca m’était tout simplement insupportable. J’avais peur d’être de nouveau seule. C’est égoïste, n’est-ce pas ? Mais tout le monde est égoïste et fait semblant de ne pas l’être. Même la charité est un acte égoïste car on se donne bonne conscience à travers un tel acte. Même lui était égoïste dans sa mort car il se fichait de ce qui pourrait advenir après sa mort. Je lui en ai voulu, tu sais. Enfin bon, là n’est pas la question. C’était pour te dire que ne supportant pas sa mort prochaine, j’ai tout fait pour le maintenir en vie le plus longtemps possible. J’avais peur, terriblement peur. Peur de sa mort à lui et du vide qu’il laisserait dans ma vie. Je regrettais jusqu’au fait de l’avoir connu car pourquoi tant se fier à quelqu’un si c’est pour qu’il disparaisse sans crier gare. Aujourd’hui, je sais que c’est une pensée bien naïve, mais en ce temps, je ne voyais pas les choses sous cet angle, j’étais obnubilée par cette sentence que rien ne pouvait contrer. Dans les derniers jours, je me suis démenée, j’ai fait des nuits blanches, j’ai dédaignée le fait de me nourrir. Je ne faisais plus que chercher. Finalement, je l’ai trouvé. Après des mois, des années de labeur, j’ai obtenu la pierre philosophale. Pour se faire, il fallait en fait faire brûler un feu jour et nuit pendant une année, deux années, que sais-je. Le temps n’avait plus d’importance. Ce qui est amusant par ailleurs, c’est que toutes ces histoires abracadabrantesques sur la pierre philosophale n’avaient pas totalement affabulé sur ce point. En tout cas, on obtenait à la fin de toutes ces cendres une pierre mate, dure qui ne ressemblait en rien à toutes ces fables pour enfants ; elle était noire, sale, puait et suintait. Quand bien même, il était trop tard. Lorsque je la vis, je la saisis en toute hâte et accourus aussitôt au chevet de mon maître, mais il avait expiré son dernier souffle depuis bien longtemps déjà. Son cadavre gisait, raide, dans son lit. Sais-tu ce que c’est que de perdre un être cher ? Enfin peu importe. A cet instant, j’étais brisée. Rien ne pouvait plus me toucher. J’avais mal dans la poitrine. J’étais comme vidée de l’intérieure, morte. Je pense que c’est dans ces cas-là qu’on utilise les termes « la mort dans l’âme ». Ironique, n’est-ce pas ? Il y a même une expression pour décrire l’indescriptible. Je suis restée prostrée comme ça plusieurs jours, puis une idée miraculeuse m’est venue. J’allais me venger de Dieu s’il existait. De ce dieu qui m’avait tout ôté par pur caprice. J’ai donc attrapé la pierre, l’ai entaillée et de la squame que j’y ai extraite, l’ai portée à mes lèvres. C’était pestilentiel. Des haut-le-cœur me prenaient, mais je me forçai. Je devais le faire. Au moins pour lui. A croire que je ne l’avais vraiment pas compris, lui qui souhaitait me montrer que la vie comme la mort n’étaient pas des épreuves qu’il fallait braver, mais que tout se complétait dans l’harmonie la plus parfaite. Après avoir ingéré le fameux met donc, je fus prise de spasmes intenses, ma vue se troubla, puis plus rien ; tout revint à la normale. Depuis ce jour, je vécus seule, toujours seule, avec le fardeau des ans sur mes épaules. Ces cent quarante-quatre années, sais-tu ce qu’elles représentent ? Le dégoût des hommes et de leur cupidité. La haine et la jalousie. L’amertume et la peur. Bref, un vrai calvaire. J’en ai vu défiler, des hommes, mais je peux t’assurer que tous se ressemblaient. J’ai fini par vouloir mettre fin à cette existence sans avenir, en vain puisque me voilà ici. Sur la Nef, je ne fais que continuer cette lente agonie qui me mènera vers une folie certaine à raison de la mort. Maintenant m’envies-tu toujours d’avoir mené une telle existence ? Moi, je te répondrai simplement que j’aurai aimé mener cette existence que tu as eue plutôt que de supporter éternellement le lever et le coucher du soleil, invariablement. Tu me crois folle, n’est-ce pas ? Mais que peux-tu comprendre à mes peines ? Tu restes prostré dans ton petit monde de post-pubère tout satisfait du résultat de ses transformations morphologiques et de la fin de l’acné massif et des pellicules au tonneau. »

Elle s’arrêta, à court d’haleine. Elle se passa une de ses mèches de devant derrière son oreille.

« Excuse-moi, je me suis emportée. Au départ, je voulais simplement t’expliquer comment j’ai fait pour obtenir la pierre… c’est-à-dire que… tu comprends, je n’ai jamais eu beaucoup l’occasion de parler avec d’autres, alors je ne sais pas vraiment comment m’y prendre… euh… que dire… je m’excuse… euh… on fait quoi dans une discussion normale ? On parle de la pluie er du beau temps, non ? C’est comme ça, n’est-ce pas? A moins que tu veuilles me parler de toi ?»

Elle se massa le sourcil comme à son habitude. Un couinement la fit légèrement sursauter. C’était Zeus qui était venu buter contre son pied à cause de sa cécité « précoce », si l’on puis dire. Elle le caressa de la main.

«Ah, tu tombes à pic, toi. Kurogane, je te présente Zeus. Zeus, voilà Kurogane. Non, t’occupe, c’est comme ça que je le surnomme. C’est un rat de première classe, je te le dis. Il est mignon hormis ce petit handicap. Il est marrant, le bougre… Hein que t’es mimi Zeus ? Ah ah, il grogne tellement il est vexé. A moins que tu sois jaloux, mon petiot. Mais faut pas voyons. Ouais, c’est ça, va bouder dans ton coin. On n’a pas besoin de toi ici. »

Hui Ying regarda le rat s’éloigner de sa marche mal assurée, un sourire bienveillant aux coins des lèvres. Dans le fond, elle l’aimait bien ce rat. Il était plutôt caractériel. Enfin, c’était ce qu’elle voulait croire. Comme disait Boby Lapointe dans une de ses chansons, « comprend qui peu ou comprend qui veut ». C’était sans doute plus amusant de le considérer de la sorte. De plus, elle prenait du plaisir à observer les mouvements patauds de ce rat pesteux. Ca faisait passer le temps, quoi.

Quand le rat se fut caché après de maints efforts entre deux livres et qu’elle ne vit plus que sa queue dépasser, elle le quitta des yeux, satisfaite de la scène incongrue qu’il venait de lui offrir. Ce n’est pas qu’elle était foncièrement sadique, mais elle ne s’avouait pas à elle-même le fait qu’elle appréciait, tout simplement, la compagnie de ce minable rongeur. Elle riva alors ses yeux vers son acolyte et son sourire s’effaça peu à peu. Elle l’avait presque oublié, celui-là.

Va-t-il se moquer de moi ? Prendre ses jambes à son cou? Non, arrête Hui Ying, ça commence à bien faire cette paranoïa maladive. Oui, parfaitement Hui Ying, je n’ai pas peur d’employer les mots tels qu’ils sont Hui Ying. Oui, tu as raison Hui Ying. Mais enfin, bien sûr que j’ai raison Hui Ying.

Elle attendit patiemment que quelque chose survienne. Tout dans sa physionomie dénotait l’attente d’une quelconque réaction de la part de Kurogane.
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MessageSujet: Re: La peur du noir   Lun 20 Sep - 0:00

Osant enfin ouvrir la bouche, elle qui semblait tant terrifiée à l’idée de lui adresser de nouveau la parole, l’alchimiste arracha l’adolescent à ses sombres pensées. Mais il ne s’était guère attendu que quelqu’un d’aussi renfermé et de misanthrope qu’elle puisse partir ainsi dans une grande tirade sans fin. Comme s’il avait ouvert des vannes qu’on ne pourrait plus jamais refermer. Au bout de quelques phrases, voyant le temps qu’elle allait prendre pour finir, Kuro frissonna : il ne savait guère s’il n’avait pas déclenché sans le vouloir quelque chose qu’il allait amèrement regretter.
D’abord, elle en profita pour briser violemment tous ses rêves de grand enfant, ramenant l’image de l’alchimie qu’il voyait si mystérieuse et attirante à la fois, à une sorte de science occulte et obscure. Dès ses premiers mots, elle l’avait profondément déçu ; et spontané comme il était, il aurait volontiers pesté contre les auteurs de mangas et de contes qui lui avaient fourni de telles croyances. Mais ce qui suivit, cet aspect plus personnel de son histoire, lorsqu’elle se mit à lui parler d’elle même et de ce qu’elle avait vécu à cause de sa découverte l’empêcha de prononcer le moindre mot. Ce qu’elle lui racontait était bien trop grave. Il faut dire qu’il ne s’attendait pas à non plus à ce qu’elle se découvre autant, d’un seul coup. Elle lui en avait même dit beaucoup plus que ce qu’il aurait pu espérer.
Elle qui avait tant vécu, si seule, elle devait garder toute cette rancœur et cette amertume en elle depuis bien trop longtemps. En même temps, il la comprenait. Lui aussi avait ressenti cette solitude amère. Mais, il le songea, ce n’était rien comparé à ce qu’elle avait dû vivre, elle. A cette pensée, Kuro se sentit presque stupide. Il avait l’impression d’être un sale morveux capricieux profitant de la moindre occasion pour se victimiser. Ce fut lorsqu’elle lui conta la fin de son maître que le japonais tressaillit. Ces émotions qu’elles lui décrivaient, cette peur, cette angoisse, enfin ce vide total, comme si on avait arraché son âme à votre corps, tout cela, il l’avait ressenti lorsqu’il avait perdu sa famille. De lointains souvenirs lui revinrent à cet instant. La tension était si forte, à présent, qu’il pouvait la sentir dans son ventre.

« Sais tu ce que c’est de perdre un être cher ? » Lui demanda-t-elle alors, lui portant le coup de grâce.

Comment osait-elle ? Comment pouvait-elle lui dire cela, après tout ce qu’elle venait de lui raconter, comme s’il ne pouvait pas la comprendre ? Qui était-elle, pour se permettre de le snober ainsi ? Savait-elle au moins ce qu’il avait vécu, lui, alors qu’il n’était encore qu’un enfant ? Malgré tout, malgré la colère qui montait doucement, il ne dit rien. Il continua de l’écouter silencieusement, par respect pour elle. Elle ne pouvait pas savoir, en même temps. Et puis, il n’était qu’un adolescent, mais il était assez mature pour comprendre que, parfois, les gens pouvaient exploser de la sorte sans forcément s’en prendre à quelqu’un. Ca lui était arrivé à lui même, d’ailleurs. Il n’avait pas le droit de la critiquer.
Elle en vint à sa vengeance, sa haine profonde de la mort. Soudainement, il sourit. Ca aussi, il connaissait ; ce sentiment d’impuissance et de rage pure, de colère telle qu’il s’en arracherait la chair sur les os, face à cette mort que rien ni personne ne pouvait arrêter. Et dire qu’il était devenu tueur à gages, alors qu’on avait assassiné toute sa famille. Ironique ? Non. C’en était plutôt presque pathétique. Finalement, si elle avait choisi la vie éternelle pour se venger de la faucheuse, c’était clair, lui, il avait choisi de prendre la faux à mains nues. Il s’était fait dieu de la mort pour reprendre le contrôle. Pour décider, à l’avenir, de ceux qui vivraient ou non. Pour ne plus jamais connaître ce sentiment d’impuissance. Tout ça alors qu’il ne décidait même pas. Il ne faisait qu’obéir aux ordres, et appuyer sur la gâchette quand il fallait.
C’était tellement stupide ; tellement, tellement pathétique.
Hui Ying en vint à son angoisse de l’infini. Kurogane poussa un soupir. La pression l’accablait tant qu’il avait l’impression qu’on lui plantait des couteaux dans l’estomac. Il passa ses doigts dans ses cheveux, et pressa son crâne. C’était horrible. Ce qu’elle lui racontait, rien que de l’imaginer, le tuait de l’intérieur.
Elle termina en l’attaquant de front. L’adolescent poussa un grognement ; il se sentait déjà assez mal sans qu’elle n’ait besoin de se moquer de lui, en plus.
Pourquoi, pourquoi avait-il fallu qu’il lui pose des questions sur elle ?
Brusquement, lorsqu’elle eût terminé son récit, il se leva, et tourna sa tête vers elle. Une tension malsaine régnait à présent dans la pièce. Kurogane était en colère.
De haut, il lui jeta un regard froid et dur ; un regard d’assassin.
D’instinct, il se jeta sur la première étagère, et frappa de toutes ses forces. Celle-ci se fissura, et se brisa ; les livres tombèrent avec fracas sur le sol. Bien entendu, les débris disparurent en un instant, et une nouvelle étagère apparut. Il n’avait pas perdu la main en arts martiaux.
Les excuses commencèrent. Il les ignora, sans interrompre son aînée.
Lorsqu’elle eût terminé, il déclara alors, d’un ton sec et étrangement calme, sans même la regarder :

« Qu’est-ce que vous pouvez savoir des autres, alors que vous restez à l’écart, bien à l’abri dans votre petit monde ? Comment osez-vous me critiquer, alors que vous ne savez rien, ni de moi, ni de ce que j’ai vécu ? Vous croyez que vous avez été la seule à souffrir, ici ? Non mais vous vous prenez pour qui ? Hein ? »

Après ce qu’il avait entendu, elle pouvait toujours courir pour qu’il lui parle de son passé.
Sans perdre un instant, il sortit de la bibliothèque en claquant la porte violemment.
Il s’assit contre le mur, dans le couloir, et poussa un long soupir.
Enfin, c’était sorti. Il se sentait mieux, maintenant. Il ferma les yeux et se mit à inspirer et expirer lentement, sa main posée sur son front, essayant de se calmer progressivement.
A l’intérieur, Hui Ying devait se mourir de culpabilité et d’angoisse. C’était presque cruel, même après ce qu’elle avait osé lui dire, d’être parti comme il l’avait fait, après ce qu’il lui avait dit lui même. Il avait sûrement dû lui faire peur, en plus, lorsqu’il avait cassé l’étagère. Heureusement que tout se réparait automatiquement, ici.
Sa conscience, le petit ange sur son épaule gauche, qui prenait beaucoup trop de vacances, osa se manifester ; il lui chuchota d’y retourner pour corriger son comportement intolérable. Il n’en avait pas envie : il lui avait déjà donné sa chance plusieurs fois, à cette vieille folle. Il ne lui devait absolument rien.
Mais, sans trop savoir pourquoi, il se leva. Le petit ange devait avoir raison. Et s’enfuir en la laissant seule, c’était trop méchant. Et il ne l’était pas. Mais elle avait intérêt à revoir son comportement, elle aussi.

Doucement, il poussa la porte de la bibliothèque, et lança un regard froid à Hui Ying, avant de détourner les yeux, les bras croisés. Un regard qui montrait qu’il lui en voulait toujours, mais qu’il regrettait ce qu’il avait fait. Le regard d’un enfant qui boudait. Ainsi, ils étaient quittes.
Essayant de lutter contre son mauvais caractère, il se dirigea vers une étagère, et commença à rechercher un livre. Soudain, il détourna sa tête vers Hui Ying, qui lui présentait, non pas un dieu grec, mais un rat. Automatiquement, saisi de dégoût, Kurogane recula d’un pas. Il n’avait pas peur de ce genre de nuisibles, mais les détestait au plus haut point. Il les trouvait répugnants. Comment pouvait-elle se prendre d’affection pour une bête pareille ? Décidément, il y avait énormément de choses chez cette femme qu’il ne comprendrait jamais.
Poussant un soupir d’exaspération, il leva les yeux au ciel et reposa son regard sur les livres, comme s’il n’avait rien entendu. C’était la meilleure chose à faire.
Soudain, un large sourire se dessina sur son visage : il avait trouvé le livre qu’il cherchait. Il s’était dit, en entrant, qu’il serait peut être intéressant d’en lire un petit extrait à Hui Ying. Après tout, même si cette femme était étrange, si elle aimait la littérature, il n’y avait aucune raison pour qu’elle n’apprécie pas Shakespeare.
Ce serait peut-être un moyen de lui montrer que, malgré tout, il s’intéressait à son point de vue. Elle semblait très cultivée, après tout. Avec son âge, de toute façon, c’était certain.

« Hui Ying, est-ce que vous connaissez cette pièce ? »

Il lui présenta un exemplaire d’Hamlet, en anglais moderne ; sa pièce préférée, de son dieu : Shakespeare. Forcément, une histoire de vengeance et d’honneur… Rien ne pouvait mieux lui parler. Il n’avait pas osé toucher à l’exemplaire d’époque, sous sa reliure de cuir, en vieil anglais incompréhensible.
Une lueur d’adoration brillant dans ses prunelles rouges, il se mit à réciter, avec toute son âme, comme s’il était sur scène. Il avait choisi un extrait de la dernière scène de la pièce, la vengeance d’Hamlet suivie de sa fin tragique.
Il s’arrêta sur les derniers mots du jeune prince, laissant la scène inachevée, et se tourna vers Hui Ying, un sourire aux lèvres. Il mit l’exemplaire entre ses mains, et lança, d’un ton moqueur, en s’accroupissant près d’elle pour se mettre à son niveau :

« Je suis peut-être encore jeune, mais je peux vous dire qu’en vos 164 ans d’existence, vous n’aurez jamais lu une aussi bonne pièce. »

Puis, il se releva, et alla mettre la main sur Les vagues, le livre de Hui Ying qu’il avait précédemment rangé. Juste pour lui montrer qu’il l’emportait avec lui, et qu’il comptait le lire. Alors, avec un regard plein de défi, il poursuivit :

« La prochaine fois que je vous croiserai ici, vous aurez intérêt à l’avoir lu. Si ce n’est pas le cas, gare à vous. Moi, je vais me mettre tout de suite à ce petit bijou. »

A ces mots, il lui présenta les vagues, dans sa main droite.

« Je vous dis à bientôt, pour la prochaine réunion du club de lecture, je suppose ? »

Il lui adressa un dernier sourire, et tourna les talons. Paisiblement, Kurogane sortit de la bibliothèque, et prit le chemin de sa chambre, pour aller tranquillement lire sur son lit.
Sa conscience avait raison. Il avait bien fait d’y être retourné. Quelque chose lui disait que cette femme était trop intéressante pour se fâcher ainsi avec elle dès le début. Qu’il pourrait peut-être partager avec elle des discussions intéressantes sur les livres qu’ils lisaient.
Il repartit avec le sourire aux lèvres.
Prend garde, petite vieille. Le morveux ne compte pas te laisser en paix aussi facilement.
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Hui Ying

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MessageSujet: Re: La peur du noir   Mar 21 Sep - 1:18

Tout ce que Hui Ying obtint de la part du post-adolescent fut un long soupir et celui-ci ne lui offrit plus que la contemplation de son dos boudeur. Pff. Un peu comme Zeus. Ils se ressemblent bien ces deux-là, songea Hui Ying. Un sourire passa sur son visage. Cependant, quelque chose clochait dans ses émotions. Qu’était-ce donc que cette déchirure dans sa poitrine ? Elle chercha dans ses souvenirs -il lui arrive fréquemment de fuir le monde qui l’entoure en s’enfermant dans les douces limbes de ses rêveries. On pourrait par là la comparer à une amnésique en puissance ou bien à une faible âme sujette à d’incessantes pertes de connaissance ou même encore à une perdue souffrant de troubles psychosomatiques aigus arrivée à un degré élevé de mentalisation, c’est-à-dire arrivant à recréer la réalité en fonction de ses désirs…

Ce ne fut d’abord que de lointains sons, puis les contours des formes devinrent peu à peu plus clairs. Ah, ça y est. La scène lui revenait en mémoire. Après qu’elle ait explosé sous le coup de l’émotion à cause de l’infantilité du jeune homme et qu’elle tentait de reprendre avec peine le contrôle de ses sens égarés, celui-ci avait à son tour éclaté de toute sa rancœur restée jusque-là réprimée. Il avait débité des inepties… quoique pas si stupides que ça. Elle s’en souvenait très clairement désormais. C’était quoi déjà ? Ah oui.

« Qu’est-ce que vous pouvez savoir des autres, alors que vous restez à l’écart, bien à l’abri dans votre petit monde ? Comment osez-vous me critiquer, alors que vous ne savez rien, ni de moi, ni de ce que j’ai vécu ? Vous croyez que vous avez été la seule à souffrir, ici ? Non mais vous vous prenez pour qui ? Hein ? »

Elle se mordit la lèvre inférieure. Un poignard en plein coeur. Il n’avait pas totalement tort après tout. Elle était restée tant d’années enfermée dans son petit cocon, bien protégée du reste du monde, qu’elle en était devenue encore plus misanthrope, sinon égocentrique. Elle avait tenté de se persuader qu’aucun monde ne put exister en dehors du sien pour ne pas voir à quel point elle avait peur d’être seule dans l’adversité ; elle avait commodément occulté tout ce qui lui déplaisait. Ne se résolvant pas à affronter la réalité, elle avait bâti un monde de ses songes et s’y était dès lors enfermée. Mais qu’est-ce que la réalité si ce n’est le simulacre de ses désirs car à chacun sa propre vision des choses, n’est-ce pas ?

Non, elle ne se prenait pour personne d’autre que pour elle-même. Elle n’avait pas de telles velléités. Elle savait pertinemment depuis son arrivée sur la Nef que l’humanité entière valait mieux que sa petite personne. En fait, c’est peut-être cette peur de tout perdre et d’échouer lamentablement par rapport aux autres hommes qui l’avait paralysée au point de ne plus pouvoir concevoir les hommes qu’en termes de groupe aux instincts les plus bas. Elle les avait placés sur un piédestal dans sa tourmente, se refusant à tout lien qu’elle eut pu développer avec le genre humain. La solitude valait mieux que l’abandon après tout. Pourquoi faire tant d’efforts si c’est pour devoir souffrir incessamment de tout perdre ? Les dieux avaient dû être hilares en s’amusant de sa destinée. Riez, riez bien tant que vous pouvez.

En arrivant sur la Nef, elle avait dû abattre une à une les barrières qui la séparaient de ces êtres imposants, l’écrasant de leur importance. Elle n’osait lever les yeux, mais avait bien compris que fuir leurs regards eut encouru leurs taquineries et invectives au quotidien. Tantôt on lui aurait craché au visage, tantôt on lui aurait lancé une remarque sarcastique. Elle aurait tout de même préféré leur silence méprisant, mais il ne faut pas rêver dans la vie comme dans la mort ; rien n’arrive jamais comme on s’y attend ou comme on le souhaiterait. Elle devait simplement se faire à ce monde étrange où la parole est un outil primordial pour se faire entendre. Epuisant. Si épuisant. Elle fuyait tant qu’elle pouvait, mais elle ne pouvait décemment pas passer l’éternité cloîtrée dans sa cabine tel l’ermite dans sa montagne éloignée.

Cette remontrance de la part du japonais l’avait cinglée de plein fouet, mais une partie d’elle-même avait tenté dans sa grande naïveté, ou bien peut-être dans sa grande force, de la protéger en lui couvrant les oreilles d’un voile mensonger.

N’écoute pas mon enfant, les paroles de cet étranger. Il te veut du mal, tu le sais. Fuis-le tant que tu peux encore le faire. Cours loin, très loin, de ce lieu. Il n’est pas fait pour toi, tu le sais. Tu ne devrais pas être là en ce moment. Tu n’y connais rien aux rapports humains, alors pourquoi t’entêtes-tu ainsi ? Va plutôt dans ta chambre. Elle est agréable ta chambre, n’est-ce pas ? Fais-moi plaisir, arrête de souffrir. Ca me fait souffrir moi aussi, tu le sais bien ça aussi. Moi, je suis là pour toi, je serai toujours là pour toi. Ton ombre te couvrira d’un halo réconfortant t’épargnant des peines inutiles et t’évitant d’insupportables pérégrinations. Les autres sont méchants et vils, tu l’as vu. Ils sont lâches et égoïstes, tu l’as expérimenté. Alors à quoi bon te tourmenter avec ces êtres inférieurs. Tu n’en as pas besoin, crois-moi. Je sais ce qui est bon pour toi, moi. Je ne t’abandonnerai pas, sois-en certaine. Imagine-toi un monde désert. Il n’y a rien d’autre devant tes yeux que le sable fin de ce même désert…

Une autre partie d’elle n’acceptait pas de vivre sous l’ombre d’une imposture. C’est sans doute pour cela que la réalité de ce qui s’était « réellement » passé l’avait rattrapée. Elle se faisait l’impression d’une petite fille capricieuse confortablement enfoncée dans son lit à baldaquin et entourée de mille et un présents de ses riches parents. Elle eut honte.

Elle posa ses yeux vagues sur le dos du jeune homme et prit peur. Après tout, rien ne la retenait ici. Ce n’était peut-être pas si mal de retourner dans sa masure. Elle avait tenté une expérience insolite pas plus tard qu’hier, tiens. Il lui fallait la retenté et écrire un essai. Elle avait aussi ce livre à lire… De toutes les façons, elle devait fuir, loin, très loin…

C’est bien Hui Ying. C’est ça. Dépose ici ta peine et viens dans les bras de Morphée. Le sommeil est bon. Le sommeil est bien. Tu verras, tu te sentiras mieux et tout ceci ne sera plus qu’un vilain cauchemar, rien de plus. A ton réveil, tu ne seras pas seule, je serai là à tes côtés. Sois sans crainte. N’est-ce pas que tu tombes de sommeil ? Ca te ferait du bien de dormir un peu.

… C’est vrai, je commence à avoir sommeil… Mes paupières sont lourdes et mes tympans vrombissent… Mais, la porte me paraît loin. Comment vais-je faire pour retourner dans ma chambre ? Je n’aurai pas la force…

Fais-moi confiance.

Lentement, Hui Ying se leva pour atteindre la porte, puis sa chambre. L’idée du sombre couloir ne l’effleura pas une seconde. Elle tenta deux-trois pas mal assurés, mais fut soudain arrêtée nette par le brusque revirement de son compagnon. Celui-ci venait de se retourner, un large sourire aux lèvres. Elle l’avait presque oublié celui-là. Qu’allait-il lui dire ? Allait-il l’appeler encore l’ancêtre ? Elle était fatiguée d’avoir soudain tant parlé. Elle voulait uniquement rentrer dans son chez elle loin de tous les regards et rester là, seule au monde, pour toujours.

« Hui Ying, est-ce que vous connaissez cette pièce ? »

Tiens, il la vouvoyait maintenant. Sa remarque la surprit tant que ses jambes s’affalèrent sous son poids. Le souffle court, elle regarda le sol en silence. Kurogane s’approcha vivement de l’intéressée et lui récita un passage de l’œuvre d’une traite sans regarder le papier en lui agitant le livre sous les yeux. Elle leva les yeux, hagarde. Qu’attendait-il d’elle ? Fallait-il qu’elle se prosterne devant son effort de mémorisation et son air enthousiaste ? Comment doit-on réagir dans une telle situation ? Son crâne lui faisait mal. Le garçon lui passa le livre entre les mains et elle comprit peu à peu ce qu’il attendait d’elle. Il voulait qu’elle lise son livre. Elle hocha machinalement la tête.

« Je suis peut-être encore jeune, mais je peux vous dire qu’en vos 164 ans d’existence, vous n’aurez jamais lu une aussi bonne pièce. »

Elle hocha de nouveau de la tête.

« La prochaine fois que je vous croiserai ici, vous aurez intérêt à l’avoir lu. Si ce n’est pas le cas, gare à vous. Moi, je vais me mettre tout de suite à ce petit bijou. »

Elle renouvela son geste.

« Je vous dis à bientôt, pour la prochaine réunion du club de lecture, je suppose ? »

Elle agita légèrement la main. La porte se referma. Elle était désormais seule cette fois. Soupir. Enfin seule. Elle n’en pouvait plus de devoir côtoyer un autre qu’elle. Laissez-moi en paix. Elle se détendit, se gratta la tête et dans son mouvement fit tomber le fameux livre sur le sol. Ses yeux se posèrent sur l’objet. Shakespeare. Bien naïf est le garçon qui croit que l’écrivain n’ait jamais déposé une seule fois son art sur sa table de chevet. Amusant jeune homme. Elle ne lui dirait pas la vérité la prochaine fois qu’elle le rencontrerait, si elle le rencontrait encore… Il avait l’air si sûr de lui en psalmodiant. Elle ne voulait pas faucher un talent naissant. Elle s’allongea sur le dos paisiblement. Soupir. Une délicieuse tiédeur parcourait tout son être et la moquette lui rentrait entre les doigts, formant un semblant de lit douillet. Mmh. Un rare moment de bonheur intense. Finalement, elle resterait peut-être ici. De toute façon, personne à part cet hurluberlu ne viendrait la gêner en ce lieu. Et puis, elle ne comptait pas errer de nouveau à travers la Nef pour parvenir à sa chambre. Elle ferma les yeux.

Quand elle les rouvrit, elle se vit assise à califourchon dans sa maison natale. Mais que fais-tu là Hui Ying ? Quelqu’un frappe à la porte. Un frisson la parcourut. Non, ne te lève pas. N’y va pas. Non, je te dis… Trop tard. Fuis, fuis. Que fais-tu à rester plantée là… Arrête, arrête… Ah papa, vous êtes là. Vous êtes donc bien en vie. Et les autres ? Où sont les autres ? Quoi ? Que dîtes-vous ? Partis ? Mais où ? Il faut aller les chercher, sinon ils mourront. Non, ne vous en allez pas, ne me laissez pas…

Elle ouvrit les yeux. Des larmes coulaient le long de ses joues. Encore et encore ce même rêve. Ca ne finirait probablement jamais. C’était peut-être parce que Kurogane s’était trop approché d’elle. Maintenant qu’elle y pensait, son sang s’était subitement glacé à l’idée de l’irréfutable. Elle eut un sourire crispé. Ca faisait pourtant des années que ça s’était passé. Pourquoi ressasser ainsi le passé ? Stupides pensées. Inutiles considérations. Elle se releva vivement, sécha ses joues humectées par le liquide salé et entreprit de relire la pièce de Shakespeare que Kurogane lui avait tendu. Lorsque ses doigts touchèrent la couverture, son trouble disparut. Ca, elle connaissait bien. Pas de surprises et pas de cris, seul règne en maître le délicat bruissement du papier froissé. Elle s'adossa donc à un rayon et commença la lecture de cette oeuvre qu'elle connaissait tant.
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